Werner Moron - conference - transcultures-2013

Werner Moron, la comptabilité poétique en action

Plasticien, performer, auteur, organisateur, médiateur… Werner Moron revendique une identité multiple, anti pensée unique, qui prend effrontément position dans l’ici et maintenant et bouscule les codes de l’institution culturelle. Quand il se présente au Mont de Piété à Bruxelles pour déposer le stock de ses utopies, il se voit reconduit à la sortie manu militari mais avec une nouvelle vidéo potentielle (on en retrouve certaines ainsi que des textes et photos sur son blog).

Son projet « La multinationale des Alternatives » a été sélectionné pour Park in progress#7 dans le cadre du festival des arts sonores City Sonic à Mons où il est invité à poser sa tente sur le site des anciens Abattoirs pendant une semaine et à y rencontrer une vingtaine d’autres artistes « indisciplinaires » pour y concevoir une œuvre processuelle et relationnelle qui sera présentée lors de la Nuit européenne de la jeune création le 6 septembre en ouverture du festival et sous une autre forme, du 10 au 21 septembre 2013, dans le cadre de l’exposition « Sounds in progress » dans la Grande Halle.

Transcultures : Vous venez des arts plastiques et pratiquez intensément l’écriture et la performance depuis de nombreuses années, comment ces deux dimensions se complètent-elles ou se différencient-elles dans votre démarche artistique personnelle ?

Werner Moron : En effet, ma formation est liée à la peinture, mais par contre dans l’enfance, l’écriture et le dessin furent en permanence deux grands alliés. Sans pour autant jamais penser, ou qu’on me fasse penser à quelque chose d’artistique. Pour moi, il s’agissait d’un langage qui n’avait que mes propres questionnements et impressions comme destinataire et cela jusqu’à l’âge de 25 ans. Ensuite, après ma première expérience professionnelle, dans le champ des galeries et des institutions artistiques lorsque je me suis situé dehors, hors de tout contexte organisationnel- « dehors » : en dehors de tout critère de conservation ou de communication, l’écriture est devenue une comptabilité poétique c’est-à-dire un texte écrit, destiné à être lu et à être enregistré pour être diffusé plus tard avec un texte d’exposition. Il s’agit de comptes-rendus poétiques, de ce qu’il y avait autour de mon activité artistique et qui se jouait jour et nuit dans l’espace public.

Pour ce qui concerne la performance, je n’ai jamais bien compris ce que voulait dire la « performance », surtout lorsqu’elle se joue dans un espace qui lui est dévolu. La performance, pour moi, c’est ce qu’il faut mettre en place, lorsqu’on est dehors, dans un jour comme tous les jours et qu’il faut y installer une intention artistique. Si dans ce contexte là, la réalité ne nous suffit pas, il s’agit alors de théâtraliser ses intentions et amener parfois des accessoires (œuvres d’art) afin de créer dans ces moments non exceptionnels des nouveaux liens, des nouveaux angles de tir et de nouveaux partages autour des questions qui se posent devant le spectacle de nos vies, engluées dans le quotidien de la pensée unique.

Transcultures : A quels nécessités et objectifs répondait la création de Paracommand’art, collectif pluri et interdisciplinaire qui porte l’art contemporain dans des lieux qui n’y ont d’ordinaire pas accès ? Comment ce projet a t il évolué ? Quels liens faites-vous entre votre travail artistique et celui de Paracommand’art ?

W.M. : Paracommand’art est un outil, une philosophie, un label, un principe que rien ne devrait pouvoir définir. Il doit simplement servir à la création de conditions sur mesure pour amener une expérience, un questionnement le plus loin possible en dehors des certitudes, des affirmations, des impossibilités ou des antagonismes. L’évolution de Paracommand’art est la responsabilité de tous ceux et de toutes celles qui se disent Paracommand’art. Pour ma part, il y a ma réflexion personnelle, mon travail intime d’artiste et d’homme, et par ailleurs il y a la création d’un biotope artistique (juridique, économique, technique, transdisciplinaire, institutionnel, pédagogique, philosophique et politique) dans lequel j’ai en fonction des circonstances déposé mes intentions comme on les déposerait dans une galerie.

Ce que j’aurai à dire personnellement des Paracommand’arts n’engagerait que ma personne, elle n’aurait d’intérêt que dans ce sens là, même si j’en suis l’initiateur, d’autres expériences que les miennes sont en train de s’y développer et je m’en réjouis. En résumé, je suis un artiste qui s’appelle Werner Moron et Paracommand’arts est le biotope que j’utilise le plus souvent (pas toujours) pour vivre l’expérience artistique que je me suis assigné.

Transcultures : En quoi consiste votre projet « La multinationale des alternatives » que vous proposez pour Park in progress dans le cadre de City Sonic 2013 à Mons ?

W.M. : La « Multinationale des Alternatives » est un vieux fantasme qui emmerde tout le monde. Sur le papier, c’est une évidence et dans les faits réels c’est presque impossible. C’est pour ça j’imagine que l’on peut appeler ça de l’art. Aujourd’hui de plus en plus d’expériences pertinentes, réjouissantes, qui se jouent partout dans le monde et qui incarnent la possibilité d’une alternative devraient pouvoir se retrouver à collaborer dans le cadre d’une intersection afin de se tenir les coudes, et cela dans le champ de l’agriculture, de l’école, de la médecine, du sport, de la culture, de l’aménagement du territoire, de la mobilité, de l’information, de l’art…

Partout nous sentons qu’il faut mettre en place des expériences, des alternatives aux obligations médiatico-économiques qui nous sont faites. A l’intérieur de ces expériences, chacun vit intensément presque jusqu’à la rupture cette entreprise à la fois intime et ouverte sur les autres. Il s’agit de porter à bout de bras, une chose précieuse qui est apparue en nous, à l’intérieur d’une société de pensée unique. Il s’agit de prôner un effort considérable simplement pour vivre et faire vivre d’autres façons de faire. Chacun dans ces domaines respectifs porte son objet ( la science, la politique, la nourriture) comme un enfant jour et nuit, au milieu des difficultés de tous ordres (administration, assurance, argent, coordination, secrétariat…). L’essoufflement guette beaucoup de ces merveilleuses aventures, chacun de là où il est, à l’intérieur de son expérience, se crée son propre « fonds de commerce ». Chacun répond aux exigences de la société, aux exigences de résistance, à ce que demande la société vaille que vaille au milieu de tout ce qu’il y a à faire. Face à toutes ces énergies qui se lancent à l’attaque de l’inertie, je me dis que nous pourrions voler un système à ce système qui nous a tout volé, en l’occurrence ici la multinationale. Il s’agirait de trouver les intersections entre le plus d’expériences alternatives possibles afin de se créer un élan, un tronc commun, une masse critique voir même un rapport de force. Chacun de là où nous sommes, pourtant très particulier, sommes obligés de passer par les mêmes gestes, les mêmes obligations…

Si nous pouvions imaginer toutes ces démarches singulières comme faisant partie d’un même élan, nous pourrions avoir à envisager des économies d’échelle bien sûr, mais également une économie alternative et réelle. Les spécificités des uns pourraient être rémunéré par les spécificités des autres, et cela pour des raisons toutes différentes ; les agricultures profitant de la communication d’artistes et les artistes profitant des invitations qui leur sont faites par des pédagogues, des juristes réglant des problèmes pour tout le monde et recevant en contrepartie des services ou des œuvres émanant des uns et des autres et cela dans tous les sens.

Dans l’époque qu’est la notre, la notion d’alternative doit être prise au sérieux et maintenue en vie au delà de ce que nous sommes capables de faire individuellement, la multinationale des alternatives tente de créer une administration, une économie commune, pour une diversité culturelle infinie, tout le contraire de la multinationale classique. La multinationale des alternatives ne se veut pas un pouvoir central, mais plutôt une énergie périphérique, intuitive, ponctuelle et pragmatique.

A Mons, l’expérience va d’abord s’appliquer à moi-même, je vais profiter de Park In Progress pour envoyer un courrier à toutes les personnes avec lesquels je suis de près ou de loin sont en lien professionnel (administratif, économique..) avec moi afin de créer une intersection entre eux et moi. Les courriers vont aller vers mon dentiste, mon boulanger, mon médecin, tous mes contacts institutionnels où je leur propose de les payer en monnaie artistique, en essayant d’éviter l’argent. Par ailleurs je suis ouvert à toute intersection qui émanerait de la situation où je serai à Mons.

Transcultures : Par ailleurs, vous serez également présent à la Sonic Garden Party le 8 septembre avec une performance audio-poétique en collaboration avec l’artiste sonore québécois Erick D’Orion, dans le cadre du projet Les Transatlantiques (long courrier) mené entre Rhizome Productions et Transcultures. Comment s’est passé cet échange initié en mars 2012 au Mois de la Poésie à Québec et dont le deuxième volet sera celui présenté à City Sonic ?

W.M. : La rencontre avec le musicien expérimental québécois Erick D’Orion et d’ailleurs avec l’ensemble des artistes du projet m’a ouvert et m’ouvre encore une infinité d’horizons, de possibles. Ce que nous avons produit, Erick et moi ne sont que les prémisses de ce que nous pourrions faire ensemble. City Sonic est un festival des arts sonores et je suis heureux de pouvoir développer cette dimension, accompagné ou en solo.

Transcultures : Quelle est votre appréhension du « son » dans votre travail et vos diverses collaborations ?

W.M. : Le son est à l’œuvre chez moi depuis le début de ma carrière sous la forme des comptabilités poétiques, qui sont donc des textes qui me sont inspirés des contextes dans lesquels j’ai intervenu, poétiquement. Ce sont des textes lus et diffusés dans l’espace expositionnel en même temps que la présentation des œuvres sous la forme d’une installation, et la projection des films et des photos qui ont prévalu à l’exposition. Par ailleurs, je travaille avec des musiciens, des ingénieurs du son, à un certain moment de mon parcours.

Le son est une sculpture qui vous rentre dedans et qui prend toute la place en vous, en ne prenant aucune place dans l’espace physique. Pour un plasticien, c’est jouissif et très reposant, car cette discipline nous amène à regretter très régulièrement la lourdeur des matériaux qu’il a fallu convoquer pour rendre compte de son imaginaire.

Propos recueillis par Philippe Franck

Posté le septembre 3rd, 2013 par transcultures.

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