Rodolphe Alexis - Flowers Bed - City Sonic 2013

Rodolphe Alexis, la magnificence des écosystèmes

Les travaux audio de Rodolphe Alexis (Paris) portent sur la prise de son en extérieur, la composition électroacoustique, l’écriture radiophonique et l’installation. Observateur compulsif à la campagne, opérateur son et designer sonore à la ville, il est le fondateur associé des éditions Double-EntendreVibrö/vibrofiles.com, et il intervient également au sein du duo OttoannA (les deux avec Valérie Vivancos).

Pour Park in Progress Mons 2013 et l’exposition « Sound in Progress » du festival City Sonic 2013, il a réalisé une oeuvre délicate : « Flower bed », à découvrir jusqu’au 21 septembre à la Grande Halle des Anciens Abattoirs.

Transcultures : Vous avez participé à plusieurs reprises à Park in progress dans différents contextes ; quels projets y avez-vous développé et en quoi consiste l’installation « Flower bed » retenue pour Park in progress@Mons ?

Rodolphe Alexis : J’ai connu le programme Park in Progress à l’occasion de ma collaboration avec la plasticienne Yoko Fukushima pour son installation « Tree of life » pendant sa résidence à l’abbaye de Pannhonalma en Hongrie. Cette première expérience de PIP a été l’occasion d’échanger avec les artistes présents et notamment avec Klaus Fruchtnis qui m’a également fait intervenir. J’ai ensuite eu la chance de participer à la session Park in Progress associée aux WEYA (World Event Young Artists) à Nottingham en septembre 2012. Cette session fut également riche de rencontres et de coopérations. Il y eu « raising sheep », une installation sonore éphémère qui fait jouer des sonnailles ovines anciennes soulevées par des ballons à l’hélium, ayant pour seule interactivité et contrainte le vent, « Gate of Tales » dispositif vidéo projeté dans la voûte d’une arche du château et dont la bande son fait intervenir 6 langues entrelacées issues de souvenirs des artistes présents, et aussi un live électroacoustique accompagnant la performance dansée d’Elisa Arteta pour laquelle la matière audio avait été exclusivement captée in situ.

« Flower bed » est une installation qui fait intervenir 12 canaux audio et 48 mini haut-parleurs disposés comme un parterre de fleurs et qui rejouent la partition diffuse d’une prairie estivale riche en insectes. Les sources sonores mélangent de véritables enregistrements acoustiques et des sons d’insectes virtuels électroniquement générés. La bande son évolue de manière diffuse avec des micro-variations et événements quasi-imperceptibles.

Transcultures : Vous avez souvent pratiqué le « field recording » de l’Amérique Centrale à l’Europe. Quel en est votre vision personnelle  et comment cela s’intègre-t-il dans votre création ?

Rodolphe Alexis : J’ai beaucoup d’intérêt et d’affection pour la vie sauvage, la complexité et la magnificence des écosystèmes. Les milieux naturels possèdent une musicalité et harmonie évidente. Chaque espèce a sa voix, sa fréquence, son timbre et sa cadence pour se faire entendre. Tout change constamment et se répète en même temps. Contrairement à ce qui est communément admis et ce qui était martelé jusqu’ici, la nature n’est pas inhospitalière a priori. Se retrouver seul en forêt tropicale par exemple, face à la profusion de vie vous met en paix. On s’y sent prodigieusement bien, avec le sentiment « d’être au monde » dans l’instantanéité, vivant ; et tout en se sachant vulnérable, c’est très stimulant.

Sans aller dans l’analyse scientifique, ni adhérer à une croyance holistique, sans défendre une école, ni en critiquer une autre, j’y vais de mon propre ressenti dans l’acte subjectif de tendre un micro. Du field recoding naturaliste je tire des formes guidées par leur musicalité tout en ayant un aspect documentaire sur les bestioles. Parce que ça me fait rêver, cette richesse du monde, ici cette variété de dendrobate, là cette espèce endémique d’oiseaux, leurs comportements, leurs sonorités.

Le microphone (et par extension tous les capteurs de phénomènes vibratoires) est devenu l’outil prépondérant au détriment du geste instrumental ou des machines. J’ai, comme beaucoup, une démarche concrète, électroacoustique qui part de la matière sonore et de son traitement.

Dans les installations et les dispositifs, (chose que je fais assez peu en définitive), je me rends compte qu’on retrouve certaines préoccupations environnementales, traitées de manière décalée… comme par exemple « Lighthouse » crée pour Citysonics en 2010 et qui était une délocalisation sonore d’ambiances portuaires et marines sur la Grand Place de Mons sonnant les heures depuis la tour du Campanile de l’Hôtel de Ville, rappelant ainsi l’inexorable et lent processus en cours de la fonte des glaces arctique et sa conséquence, la montée du niveau des océans qui recouvrira peut-être un jour une partie des Pays-Bas et de la Belgique…

Transcultures : Comment se conjuguent votre travail artistique personnel et celui que vous menez (avec Valérie Vivancos) au sein du label d’art audio Vibro/Double-Entendre ? Quel est votre appréhension personnelle du support -CD, vinyle ou digital- aujourd’hui pour l’art audio ?

Rodolphe Alexis : Nous avons été très actifs s’agissant de la promotion du travail des autres entre 2004 et 2010, où nous avons publié les œuvres de 64 artistes sonores à travers 5 éditions, ainsi qu’un livre en collaboration avec le CRISAP de Londres (Autumn Leaves) et deux albums monographiques. Nous avons également organisé des évènements et des concerts en France et à l’étranger (Grande-Bretagne, Etats-Unis, Belgique, Australie). 
On a un peu levé le pied dernièrement pour se consacrer à nos pratiques personnelles. Nos principes directeurs ayant toujours été de défendre au mieux nos choix artistiques et les artistes présentés malgré de maigres ressources, ne pas faire de fausses promesses et ne pas s’éditer soi-même. Aujourd’hui, la revue dort d’un œil, prête à resurgir à la faveur d’un soutien financier et/ou logistique qui nous permettrait de préserver la qualité qui a fait le succès de ces éditions.

Par ailleurs, après sept ans de concerts qui ont également servi la cause des éditions, OttoannA (duo électroacoustique formé de Valérie et moi-même) vient de finaliser son premier album rétrospectif qui cherche son label (mais il va de soi que ce ne sera pas Double-Entendre…). 
Le support CD est un classique difficilement contournable pour l’artiste. C’est une carte de visite augmentée qui lui permet de démarcher les concerts, de vendre en direct en tournée. C’est un objet standardisé dont le coût de production à beaucoup baissé ces 15 dernières années. L’objet jalonne le réel, c’est une trace, palpable, concrète qui reste « à vue ».

Le support numérique est alors relégué à une idée de consommation musicale de système économique et d’industrie. Je partage l’idée d’un catalogue numérisé en complément d’objets tangibles, d’une offre « au titre » et je comprends très bien les économies que cela engendre pour un petit label. J’ai même en projet une édition numérique d’enregistrements réalisés en binaural et donc dédiés à l’écoute au casque. Néanmoins, je reste attaché à l’objet, qui plus est pour ce type de contenu qu’est l’art sonore, le field recording, la musique improvisée, les micro-labels. Avec les compilations Vibrö nous nous sommes efforcés de nous démarquer par la pertinence de l’objet malgré un coût élevé de production. Apporter une dimension visuelle et didactique par l’utilisation des cartes pouvant se décorréler de l’écoute, présenter l’ensemble dans un coffret d’exception, qui incite à la collection.

Ce qui est déplorable c’est que le CD soit devenu totalement obsolète du point de vue des capacités technologiques de la qualité du signal transmissible, et que rien ne l’aie remplacé. Le Super Audio CD est tombé aux oubliettes, les DVD audio sont quasi-inexistants et aujourd’hui l’industrie musicale optimise les fréquences pour l’écoute sur haut-parleurs de smartphones, de MP3 surcompressés.

Le vinyle reste quand à lui un objet de désir. Garant du patrimoine, jadis symbole de modernité et d’émancipation, il est devenu atemporel. Il est exigeant, encombrant mais préserve la magie de la manipulation. L’écoute qu’il offre est toute aussi différente, plus riche de poussières et d’aléas, elle paraît plus chaleureuse, plus intéressante pour le cerveau qui doit trier des informations, les nettoyer par un jeu de vas et viens avec l’oreille interne. On s’ennuie moins qu’avec un CD !

Transcultures : Qu’attendez-vous de cette nouvelle expérience Park in progress et de votre nouvelle participation au festival City Sonic à Mons où vous aviez déjà été invité en 2008 ?

Rodolphe Alexis : Mener à bien le projet d’installation « Flower bed » et lancer quelques collaborations dans la bonne ambiance Montoise et transculturelle, comme il se doit !

Propos recueillis par Philippe Franck pour City Sonic 2013

Posté le septembre 11th, 2013 par transcultures.

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