Mathias Isouard : la matière comme essence de l’oeuvre…

Interview en compagnie de Mathias Isouard, dans le cadre de son installation sonore, Hasard pendulaire #, pour la 10e édition de Park in progress, ayant lieu à Mons.

Comment définiriez-vous votre savoir-faire, votre pratique ?

Mathias Isouard : J’ai une pratique plutôt empirique du son, en tant que matière et plus particulièrement en tant que matière sculpturale. Je suis arrivé au son par la structure, ce qui m’intéressait initialement, c’était la spatialisation. J’utilisais des ondes stationnaires pour révéler des espaces, instrumentaliser l’espace (acoustique d’un lieu…). Ensuite j’ai beaucoup travaillé sur pure data. Ne voulant pas faire de choix arbitraire, j’ai laissé le choix à l’ordinateur, grâce au « random » informatique.

C’est un parti pris de faire de la composition non linéaire, pour être ne serait-ce que moi-même, surpris par le son. Par la suite, j’ai acquis des outils pour maitre en place de la relation avec le public. Le public devenait l’aléatoire de l’œuvre. Je me questionnais beaucoup sur l’interactivité, comment guider le spectateur.

Chercheur empirique, artisan, je ne suis pas vraiment théoricien, mais absolument praticien, en palpant la matière avec mes oreilles. J’expérimente les sensations sur les perceptions de mon corps. Par la suite, je commence à faire des choix esthétique par rapport à ma perception, que j’ouvre ensuite au public.

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Je me suis beaucoup perdu dans pure datas, qui permet énormément de choses. A l’heure actuelle, je travaille encore beaucoup avec le « random », avec des schémas évolutifs, génératifs. C’est peut être une peur de composer, de faire des choix, et laisser une grande part de liberté à l’ordinateur.

L’ordinateur qui génère un contenu et finalement vit, devient partie organique.

Espace et hasard, aléatoire, relations œuvres et « spect-acteur » sont des thèmes qui vous sont propres. Dans vos productions, vous semblez vouloir créer une relation intimiste et personnelle entre le spectateur et la création. Si l’ordinateur devient la partie organique et prend part aux relations avec le public, que devient l’artiste ?

Mathias Isouard : Le côté évolutif dans ce système de composition est organique, devient organique, révèle l’organique. L’organique, pour moi, est ce qui n’est pas calculé, qui a une certaine autonomie. Dans la veine de John Cage et ses rapports avec la composition aléatoire.

On peut parler ici de composition ramifiée, qui évolue avec plusieurs chemins possibles. L’aléatoire de l’ordinateur décide du chemin à prendre, de manière aléatoire ou statistique. Le cours de choses est en permanente écriture. La composition est auto générative.

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Quelle est l’histoire du projet que vous présentez à cette édition de Park in progress ?

Mathias Isouard : Du rapport entre la matière et le son, dans mes expérimentations empiriques, j’étais attiré par l’acoustique des objets. L’idée première c’était de composer un orchestre de matériaux différents qui serait dirigé par un pendule. C’est une expérience que j’ai refait l’an dernier avec une pièce s’appelant Water Percussion, un orchestre de matière joué par des jets d’eaux. Le public génère une symphonie de jets d’eau, projetés sur différentes matières. Le hasard pendulaire # représente en parties les prémices de cette pièces. Hasard pendulaire #, c’est en quelque sortes le schéma d’une platine vinyle dont le diamant serait remplacé par le pendule, le vinyle par les différentes matières composant la surface du sol.

Le mouvement pendulaire est finalement un mouvement physique qui n’a rien d’hasardeux. Ce qui l’est ce sont tout d’abord le geste performatif du spectateur, qui jette le pendule de manière automatique, sans réflexion, la deuxième chose de l’ordre du hasard, c’est la réaction, les schémas aléatoires composés par l’ordinateur.

Il y a à la fois une composition sculpturale physique concrète et à la fois une composition fictive générée par l’ordinateur. Le contact du pendule sur la structure génère des sons concrets, acoustiques, qui sont traités, analysés, afin de produire un contenu abstrait et synthétique. L’abstrait et le concret se superposent alors dans les mouvements et les temporalités du pendule.

Cette pièce propose un rapport assez intime entre la structure et le son produit, mais également l’action du spectateur sur le déroulement du processus. Tout ce qui se passe découle de la microseconde performative du spectateur.

Si le « random » dirigeait votre approche et esthétique dans une direction diamétralement opposée, pourriez-vous abandonner votre rapport à la matière, à ces notions centrales dans vos travaux ?

Mathias Isouard : Je ne me vois pas changer mon approche en ce moment. Je suis praticien, pragmatique et la matière est l’essence de l’œuvre. Je ne pourrais abandonner le travail de la matière concrète.

Le « random » représente la peur de faire des choix, de se spécialiser. Je préfère rester touche à tout et continuer dans cette optique. Je viens d’un milieu plutôt scientifique, que j’ai délaissé à cause d’une spécialisation nécessaire. Les pièces que je produis ont toujours une forme différente, questionnent des choses différentes, sans aller dans la recherche. Je pose des questions sans vraiment y répondre, sans intellectualiser.

Qu’attendez-vous de l’expérience Park in progress à Mons ?

Mathias Isouard : Rencontrer des pratiques, des artistes, crée du lien avec des artistes internationaux. Principalement de l’échange, éventuellement initier le début d’un long parcours avec les pépinières européennes pour jeunes artistes.

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Quels sont vos futurs projets ?

Mathias Isouard : Venir m’installer à Lille quelques temps, dans une optique artistique et me rapprocher ainsi de la Belgique. Je pense que le pays serait plus adapté à ma pratique que le sud de la France. Il y a plus d’ouverture sans pour autant être plus simple.

En Allemagne durant le festival Lab 3.0, à Augsbourg, je vais de nouveau présenter Hasard pendulaire #, mais sous une nouvelle forme.

Je me concentre à l’heure actuelle sur mon projet à Park in progress #10, sans atelier, la suite pour moi reste difficilement définissable.

Transcultures 2014,
propos receuillis par Thibaut Leclerre et Jacques Urbanska

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