Technologie, interaction, dimension sociale et émotionnelle… converstation avec Scenocosme

Anaïs met den Ancxt et Grégory Lasserre se présentent comme un couple d’artistes qui vivent et conçoivent leurs oeuvres ensemble, cette union se concrétisant sous l’entité Scenocosme. Dans leur travail artistique, ils imaginent et inventent depuis le début des œuvres interactives qui impliquent physiquement et socialement les spectateurs. Depuis maintenant plus de 10 ans, ils détournent diverses technologies pour réaliser leurs installations, travaillant « main dans la main », tout en continuant à apprendre en faisant. Une de leur particularité est de ne jamais mettre en avant les outils numériques, mais de les « hybrider » la plupart du temps avec des éléments naturelles, tels que des végétaux, du bois, des pierres, de l’eau… Ils travaillent aussi sur la relation au corps des spectateurs en les invitant à avoir des comportements, gestes ou postures particuliers dans leurs créations. Il y a une volonté revendiquée de les mettre en scène en créant des œuvres sensibles aux énergies corporelles du corps humain, tels que l’énergie électrostatique, la chaleur, le souffle…

Leurs travaux ont été connus et reconnus grâce aux nombreux festivals d’art numériques internationaux qui les ont exposés. Le musée du ZKM à Karlsruhe en Allemagne, qui est la première institution de renommée mondiale à s’être intéressée à leur travail à encore accru cette reconnaissance internationale et ils exposent désormais dans plusieurs musées d’art contemporain à l’étranger. Ils sont enfin régulièrement invités sur des événements artistiques grand public, comme par exemples différentes Nuits Blanches dans le monde ou l’exposition universelle de Shanghai.

Transcultures, qui avait déjà exposé leur oeuvre « Lights contacts » lors du festival City Sonic 2010 est très heureux et très fier de les retrouver dans le cadre de cette dixième édition de Park in progress le 11 septembre à partir de 20h00 et pour l’exposition Sound in progress qui se tiendra jusqu’au 27 septembre.

Comme d’autres artistes travaillant en groupe, vous avez choisi de privilégier le projet commun plutôt que les individualités, que est l’histoire et la signification de Scenocosme ?

Scenocosme : Scenocosme représente l’idée de scénographier la place du spectateur dans l’oeuvre et de créer de micro-univers. Ce nom est au départ lié à notre première oeuvre SphérAléas

Cette installation immersive invite les spectateurs à s’asseoir en cercle à l’intérieur. Ils créent ensuite ensemble des performances visuelles et sonores en interagissant avec des univers tridimensionnels qui sont autant de microcosmes qui évoluent autour d’eux. Une dizaine de spectateurs sont donc au cœur de l’œuvre pour partager un voyage qui ne dépend que de leurs comportements communs.

Nous sommes toujours aujourd’hui dans cette démarche de création et d’expérimentation avec les spectateurs et nous sommes régulièrement dans l’invention. Nous sommes également toujours aux aguets des technologies et cherchons constamment des manières de les détourner de leur utilisation première pour mieux les intégrer, les utiliser pour concevoir des œuvres sensitives capables de percevoir et ressentir. Nous développons ainsi des créations qui dessinent des relations sensibles et symboliques avec l’environnement, qu’il soit social ou naturel.

Dans vos créations, s’il y a toujours un pan qui intègre ou interroge notre rapport à la nature ou à l’autre, ça n’est jamais de façon ostentatoire. La technologie, non plus, n’est jamais prise comme une matière finale a exhiber, mais plutôt comme un outil que l’on fait disparaître après utilisation.

Scenocosme : Nous essayons toujours qu’il y ait plusieurs degrés de lecture dans nos créations. Nous réalisons des œuvres interactives (grâce à certains moyens technologiques) parce que nous sommes avant tout intéressés par les gens, la mise en scène et l’interaction entre les spectateurs à travers ses dimensions sociales et émotionnelles.

Akousmaflore, par exemple, est une oeuvre qui présente des plantes suspendues. Dans ce jardin sensoriel, lorsque le spectateur touche les plantes, elles réagissent en produisant des sons. Le caractère sonore des plantes se réveille sous les caresses et autres contacts corporels des spectateurs. Cette relation « augmentée » passe par le contact entre la peau et l’énergie électrostatique des spectateurs. Elle apparaît comme « extra-ordinaire » aux yeux du public et cela suscite généralement de l’étonnement, de la joie, de l’amusement.

La relation individuelle à l’œuvre est donc très intéressante et il arrive que des spectateurs soient profondément touchés par cette relation particulière que nous leur donnons à vivre avec les plantes. Cette oeuvre provoque des comportements très variés, des doutes et aussi de l’agacement parfois par rapport à une certaine incompréhension.

Pour nous, l’aspect le plus intéressant de Akousmaflore réside dans sa faculté à véritablement mettre en scène le public et ainsi offrir un spectacle sans cesse renouvelé.

En fait ce que nous voulons dire c’est qu’avec cette œuvre, il est en fait encore plus passionnant de regarder les spectateurs agir dans l’œuvre que d’être soit-même en interaction avec. Dans une création comme celle-ci nous souhaitons en fait que les spectateurs prennent du plaisir à regarder les réactions des autres spectateurs. C’est pour cela que quand nous le pouvons nous plaçons des chaises en périphérie de la salle d’exposition.

 

Cet aspect est encore d’autant plus présent dans Lights contacts (voir ci-dessus). Car cette installation dont l’interaction passe par le toucher avec la peau de l’autre suscite parfois des mises en scène improbables et émotionnellement très fortes.

Chaque contact entre la peau génère des sons. Il existe une cinquantaine de scénarios sonores qui génèrent tous des comportements différents.

Il arrive que des chaînes humaines de dizaine de personnes se forment. Ils arrivent que des personnes qui ne se connaissent pas au départ se caressent les mains, le visage. L’œuvre crée des instants de rencontre et de jeu très intenses et ce en éliminant toutes barrières générationnelles ou sociales. Tout cela est possible car cette œuvre propose un rituel artistique qui autorise ces rencontres intimes et éphémères entre les spectateurs. Ce qui nous intéresse donc avant tout c’est de mettre en place des installations qui stimulent la rencontre et offre des expériences artistiques à partager entre les spectateurs.

Nous avons nous-mêmes passé un nombre d’heures incalculables à observer et interagir avec les publics. Nous ne nous en lassons jamais car le spectacle qui s’offre à nous est toujours riche de nouvelles rencontres, échanges et expériences.

Un autre aspect de vos oeuvres est leur côté immatériel : ça n’est pas l’objet qui importe, mais le contexte, les possibilités qu’il crée.

Scenocosme : Cet aspect immatériel est parfois difficile à faire comprendre. Il arrive souvent qu’un spectateur essaie l’installation et s’arrête uniquement à l’aspect sonore et reparte sans prêter véritablement attention à ce qui pourrait se produire autour de lui s’il prenait le temps et avait la curiosité de rester plus longtemps. Il s’arrête alors uniquement à l’aspect purement technique et physique sans comprendre la dimension sociale et le potentiel émotionnel.

Faire ce genre de création, c’est comme jouer aux dés avec les spectateurs. Nous créons le cadre d’une mise en scène et attendons de nous laisser surprendre par les réactions imprévisibles, qui varient en fonction du contexte d’exposition, d’un pays à un autre. Le facteur aléatoire humain nous intéresse beaucoup plus que l’aléatoire informatique.

Pour résumer, on pourrait dire qu’il y a deux aspects importants (et multiple) dans nos créations : nous essayons le plus possible d’avoir un geste minimal, de donner à voir l’essentiel et de rendre la technologie invisible afin d’offrir une relation d’autant plus forte et émotionnelle ; l’autre aspect immatériel concerne les éléments déclencheurs de nos œuvres car dans la plupart de nos créations nous rendons audible ou visible des échanges énergétiques invisibles entre les corps des spectateurs et les œuvres.

Comment fonctionne votre collaboration dans le concret de la création, avez-vous des rôles définis ?

Scenocosme : Nous sommes extrêmement liés et nous concevons nos créations ensemble presque comme une seule et même pensée. Ils nous arrivent même fréquemment d’avoir les mêmes idées et intuitions en même temps. Réfléchir à deux sur une œuvre permet toutefois de toujours retirer le meilleur de l’autre. Nous réalisons tous les deux aussi les aspects techniques et plastiques des créations. Les échanges et compétences sont très perméables.

Avez-vous peur de vous répétez, de tomber dans la facilité, de vous plagier sans vous en rendre compte ou d’exploiter un « filon » ?

Scenocosme : Nous nous questionnons beaucoup à ce sujet. Jusqu’à présent, nous avons chaque année tenté de nouvelles aventures artistiques et relevé de nouveaux défis. Nous réalisons a minima deux toutes nouvelles œuvres par an. Cela semble peu mais la plupart de nos créations nécessitent parfois plusieurs mois de travail et recherche car nous développons et inventons nous-mêmes les aspects technologiques et logiciels.

Nous passons aussi beaucoup de temps à continuer à faire évoluer nos œuvres précédentes. Et puis nous exposons beaucoup, 30 à 50 expositions par an, avec des temps de montage d’installations qui dure souvent plusieurs jours.

Quel est votre approche du son dans vos différents projets ?

Scenocosme : Nous utilisons le son comme des plasticiens. Il nous permet d’augmenter nos relations à la matière et nous l’utilisons comme déclencheur émotionnel. Le son pénètre le corps, le fait vibrer, permet de rentrer en résonance. Et surtout le son permet de susciter des comportements chez les spectateurs. Nous travaillons sur la qualité du toucher, qui se ressent d’un point de vue sonore et qui varie en fonction des intensités des contacts. Nous développons cette « matière » dans sa profondeur, sa texture, ses reliefs… Nous stimulons ainsi un jeu de proximité entre le corps et les éléments naturels.

En tant qu’artiste confirmé, en quoi un projet comme Park in progress, vous intéressait-il, alors que vous  ?

Scenocosme : Nous avions besoin de trouver un nouveau lieu d’expérimentation avec des arbres pour montrer et faire évoluer cette œuvre. Nous présentons une œuvre sonore assez simple et récente : Pulsations. Elle a très peu été diffusée et la proposition et le contexte de cette nuit de la création collait véritablement au but de l’œuvre que nous présentons. De plus, nous avons répondu car le projet est portée par l’équipe du festival City Sonic que nous connaissons bien et dont nous apprécions énormément le travail.

Tout cela faisait donc sens pour nous et il nous semblait évident de répondre à cette candidature à Mons, même si nous avons déjà en effet un parcours artistique conséquent, nous avons encore et toujours beaucoup à apprendre et ce court temps de résidence va nous permettre de faire progresser cette installation.

Votre actualité est plutôt chargée et très internationale (rien que pour 2014, on a pu voir vos projets en france, mais aussi : singapour, australie, canada, grande-bretagne, usa, brésil) pouvez-vous nous parler de votre travail de diffusion  ?

Scenocosme : Nous sommes autonomes, nous faisons tout à deux. Nous nous levons tôt, nous couchons tard et travaillons tous les jours de l’année. Faire un site web, une newsletter, des photos et vidéos pour communiquer sur soi est aujourd’hui chose facile même si cela prend beaucoup de temps. Nous répondons aussi aux appel à projets qui nous correspondent. Et puis nous avons la chance d’être régulièrement soutenus et invités par des structures culturelles et commissaires d’expositions qui nous font confiance.

La conservation des oeuvres numériques pose souvent question, comment l’envisager vous ? Que deviennent vos anciennes oeuvres ? La question qu’il faut se poser et plutôt la suivante. Qu’est ce qui est essentiel dans une œuvre interactive : la technologie employée ou le résultat perceptible ? Je pense que les musées qui essayent de maintenir en vie des vieux dispositifs et ordinateurs d’anciennes œuvres technologiques ne choisissent pas forcément la solution appropriée. L’émulation et la simulation des anciens systèmes est par contre quant à elle toujours possible.

La plupart des artistes numériques que nous connaissons sont prêt à faire évoluer leurs œuvres au grès des technologies et c’est aussi le choix qui nous semble être le plus pertinent. C’est ce que nous faisons depuis le début, pour l’instant toutes nos œuvres sont toujours fonctionnelles. Le même problème existe en art vidéo, faut-il conserver le support magnétique qui se dégrade inexorablement ou les contenus : les images.

Y a-t-il des projets que vous n’avez pas encore pu réaliser faute d’avoir trouvé l’angle d’attaque ou de présentation qui vous semblaient appropriée ?

Scenocosme : Nous avons déjà soumis des projets à des festivals ou événements artistiques qui n’ont jamais vu le jour. Ces projets étaient pourtant intéressant, preuve en est que souvent, quelques années après, d’autres artistes ont réalisés des idées similaires avec beaucoup de succès. Cela nous arrive régulièrement. Il est souvent difficile de convaincre des gens qui ne vous comprennent pas avec juste un projet « étrange » sur le papier. Nous avons donc plusieurs projets dans les tiroirs qui attendent les bons contextes pour essayer d’émerger.

Ceci étant dit, la plupart du temps nous produisons nos œuvres en totale autoproduction. Il nous est souvent plus facile de produire en premier dans « notre cuisine » pour pouvoir ensuite avoir matière à prouver que nos projets fonctionnent vraiment.

Quelques moments forts de votre actualité ?

Scenocosme : Nous préparons plusieurs nouvelles œuvres interactives autour de l’idée du miroir.

Nous avons actuellement la chance d’exposer notre oeuvre « Matières sensibles » à Sao Paulo à l’un des festival d’art numérique le plus important d’Amérique du Sud : le FILE (Electronic Language International Festival). Nous sommes d’autant plus heureux que l’œuvre que ce projet est le fruit d’un long travail de création finalisé l’année passée. Il s’agit d’une sculpture de bois sonore que nous avons réalisé grâce à un procédé que nous avons inventé et nommé marqueterie interactive.

Nous allons aussi réaliser une toute nouvelle œuvre climatique interactive et cinétique pour 2015 : Ondulations. Il s’agit d’une création pérenne qui vibrera en fonction des flux d’air entrant dans le bâtiment bioclimatique de l’Amphithéâtre du campus universitaire du Moufia sur l’île de la Réunion. Il s’agit de notre troisième œuvre climatique et nous avons hâte d’y être.