Pao Paixao, réalisateur transdisciplinaire

Promu à une carrière d‘ingénieur en électronique, l’artiste helveto-portugais Pao Paixao dit qu’il n’a pas supporté l’idée de devoir passer la plus grande partie de sa vie derrière des cartes de circuits imprimés ou des écrans. Si l’art lui a semblé une « interface » beaucoup plus intime entre les humains, c’est « qu’au lieu de partager des datas, on y partageait des point de vues, des questionnements et surtout des émotions ». Bien sûr tout ça est simplifié : on ne résume pas un parcours en deux phrases dans une interview, « mais il y a de ça » nous dit-il. Entre ce que l’on attendait de lui et ce qu’il était prêt à faire pour correspondre… il y a eu rupture à un moment ou à un autre ; et puis la vie, les rencontres et les projets ont fait le reste.

Un rire franc fuse cependant quand on lui fait remarquer que ses derniers projets l’amènent finalement à jongler avec la technologie et à passer malgré tout beaucoup de temps derrière des écrans : « oui, c’est vrai… La « vie » fusionne aujourd’hui de plus en plus avec la technologie et les datas sont devenus un paramètre en plus à intégrer à notre « réalité » (ou à la « réalité d’avant »). Ce que l’on nomme « virtuel » est, pour moi, une perception à mi-chemin entre le réel et l’imaginaire, c’est un même vecteur chargé de visuel et de son et de concepts, c’est un champs vaste à explorer. C’est vrai que mes derniers projets me ramènent à certains pans de cette carrière d’ingénieur avortée et même si on ne peut pas comparer bien entendu, ça me fait toujours sourire quand je me dis que j’aurais pu alors avoir les connaissances techniques, qui me manquent parfois, pour réaliser certains projets… » 

Pao Paixao sera présent dans City Sonic avec son installation « Kali Yuga » et lors de la Nuit de la jeune création européenne pour une performance audiovisuelle avec l’artite belge Phil Maggi. A voir et à entendre à partir du 11 septembre sur le Site des Arbalestriers à partir de 18h30 et sur celui des Anciens Abattoirs à partir de 20h00.

Comment es-tu venu à la performance et comment est né le désir de passer de la performance à la réalisation ?

Pao Paixao : La performance est venu d’une envie de liberté, si j’étais passé de l’électronique à la création artistique, ce n’était pas pour me retrouver figé dans une bulle d’espace temps théâtrale. Je voulais explorer l’œuvre qui interagit et se modifie à travers le regard du spectateur, sans être dans les codes de l’«entertainment». Apporter de la « réalité », de la « vraie » vie sur la scène ou prolonger la performance dans le «  vrai monde du dehors ».

A travers cette démarche, l’image vidéo s’est imposée petit à petit comme un moyen qui trouble de manière efficace les limites entre la fiction d’une performance et ce que l’on perçoit comme « réalité ». Par la suite je me suis rendu compte que le cinéma était à la source de ma créativité, qu’il avait agit dans mon subconscient de manière bien plus profonde que ce que j’imaginais. En revoyant des films de mon adolescence, j’ai perçu combien j’avais façonné ma façon de me projeter littéralement dans la vie.

Comment est né ton premier projet cinématographique : Prémices ?

Pao Paixao : Prémices, c’était une première exploration sur le non-dit et la part « sombre » de mon être. C’est un scénario inspiré par « L’Histoire de l’œil » de G. Bataille, ce livre est un jalon dans le processus de déconstruction le mon formatage dû à mon éducation et ma culture. Il faisait de la lumière sur quelque chose de nié en moi, par une morale extérieure, par une ignorance honteuse.

J’ai essayé de relier plusieurs modes narratifs dans l’idée de trouver l’essence du genre de cinéma qui m’intéresse.

Ce n’est pas une expérience aboutie, à cause de tout le processus de production et des compromis dus à une ambition mal mesurée… mais ce court-métrage représente une esquisse de narration avec des strates symboliques visuelles et sonores.

 

 

Peux-tu nous situer le contexte de l’installation Kali Yuga que tu présentes à City Sonic et nous parler de son contexte, ton projet documentaire « From Gamga to Bollywood » ?

Pao Paixao : Kali Yuga était pour ainsi dire une commande libre sur le thème de l’apocalypse pour une exposition internationale regroupant des œuvres sur ce thème. J’ai profité d’un voyage en Inde pour m’immerger si je puis dire dans la culture religieuse hindoue. J’en ai fait une installation visuelle et sonore contemplative avec une composition sonore de l’artiste belge Phil Maggi (que j’avais rencontré lors des Transnumériques 2012 organisés à Bruxelles par Transcultures).

Cette installation était le travail préliminaire de mon projet de documentaire « From Ganga To Bollywood », je l’ai d’ailleurs, par la suite, entièrement intégré dans la version finale. Le film est un point de vue personnel sur la transition spirituelle de l’Inde. La partie Kali Yuga est comme un point d’orgue qui vient clore cette réflexion.

Avais-tu un plan de travail pour la captation, comment a-t-il évoluer ? Quelles ont été les difficultés majeures pour toi en Inde ?

Pao Paixao : Oui il y avait un plan de travail, peut-être beaucoup plus ambitieux d’ailleurs que le projet lui-même. Mais sur place, tout était plus lent que prévu et j’ai dû réajuster la durée du documentaire et la complexité de l’installation vidéo.

L’Inde m’a profondément bouleversé mais pas dans le sens que j’espérais. J’avais beaucoup d’attentes sans doute et j’idéalisais certainement la culture indienne. Je suis revenu de ce voyage beaucoup moins « spirituel », si je puis dire. De manière générale et de mon ressenti, ce n’est pas un endroit où il fait bon vivre pour les femmes par exemple et ce qu’on qualifie de tolérance quand on parle de la culture indienne peut aussi être vu comme une forme d’apathie ou de passivité : chaque victime à son karma, qu’il se débrouille avec. Il y a aussi beaucoup de nationalisme, qui était exacerbé par le gouvernement, c’est une façon, je pense, de gérer ce pays en l’isolant du reste du monde. Le mal est toujours ailleurs : les conséquences d’une autre vie, la culture occidentale, l’indécence des femmes… Mais je n’y ai vécu que 6 mois et je n’ai vu que trois villes, dans le fond c’est une appréciation qui reste sans doute très superficielle, mais c’est ce qu’il me reste. C’est mon histoire, ici et maintenant avec l’Inde.

Quel est le lien entre ces deux oeuvres ?

Pao Paixao : Elles ont pour moi la même source et sont complémentaires. C’est un même chemin personnel : c’est de l’introspection et de la transcendance. Plonger à l’intérieur de soi, regarder ce qui nous fait peur, dépasser nos limites puis revenir, émerger et accepter. « Prémices » est plus tourné vers la sexualité ; alors que le « From Ganga… » s’intéresse d’avantage à la mort : Eros et Thanatos, fiction et documentaire.

Comment as-tu filmer les personnes/personnages qui apparaissent dans « From Ganga » et dans « Kali Yaga » ?

Pao Paixao : J’ai essayé de faire en sorte de « disparaître » le plus possible. Parfois il sufisait que je reste une demie heures, parfois j ai dû revenir plusieurs jours pour me faire oublier. Mais ce qui m’intéressait n’était jamais une personne en particulier, j’ai très vite abandonné la notion de portraits, très vite, je me suis à la recherche des éléments (l’eau, l’air, la terre…) c’était eux qui attiraient mon attention et qui sont devenus la trame du documentaire. Bien sûr il y a toujours des rencontres inattendues et des situations propices, mais le religieux et les rituels ne m’intéressaient que dans leur rapport aux éléments précités.

Dans quelle catégorie placerais-tu ce film et pourquoi ?

Pao Paixao : C’est clairement un documentaire de création, avec un point de vue tout a fait personnel, presque à l’opposé du journalistique. J’avais émis un postulat à priori et je désirais le rendre visible. Je tords le propos et je converti les cadrages à ma cause, et puis lors du montage, avec Paulo dos Santos, nous avons essayé de redécouvrir les liens entre les séquences. Le projet « Derush » avec Jacques Urbanska (coproduit par Transcultures dans le cadre des résidences du projet européen M4M (M for mobility) à Mons et à Prague), nous avait déjà fait redécouvrir le matériel et développé un potentiel narratif énorme en juxtaposant les séquences sans apriori via un programme semi-automatisé de montage aléatoire.

Le son a toujours été très important pour toi et tu passes énormément de temps au sound design de tes oeuvres, comment l’envisage-tu ?

Pao Paixao : Oui c’est une matière indispensable pour toucher des zones de l’inconscient, Si les images sont des portes, je vois vraiment le son comme une clef qui en débloque l’accès. Ça permet aussi de mettre en sourdine l’intellect et de laisser faire l’émotionnel. Je n’entrevois jamais mon travail sans penser au son et mais je fixe rarement le son à l’avance. C’est une couche de narration supplémentaire et mouvante qui apporte à l’image une profondeur que je n’arrive souvent même pas percevoir avec l’image seule. Je n’arrive pas non plus à me passer de mots pour aiguiller la lecture d’une œuvre qui a forcément des couches narratives multiples. Dès qu’on touche au cœur du film, les mots ne suffisent plus et alors je passe vraiment dans un univers sonore abstrait.

Comment sont nées les différentes collaborations avec des artistes sonores, comment les choisis-tu ?

Pao Paixao : Les collaborations avec les artistes sonores sont avant tout des rencontres inespérés pendant le processus de production. Je ne les connais pas avant, c’est en travaillant sur ma matière que leurs sons attire mon attention. Je ne sais pas ce que je cherche, mais quand je l’entends je le reconnais. Et puis après je commence par chercher dans ce qu’ils ont déjà fait, de m’impregner de leur(s) univers et enfin, j’essaie, à tâtons de prendre contact et de communiquer avec eux pour voir si quelque chose est réellement possible. C’est très délicat, à chaque œuvre il y a un autre type de vocabulaire, une autre traduction de ce que je cherche.

Tu vas faire une résidence MAP des pépinières européennes pour jeunes artistes, que comptes-tu y développer ?

Pao Paixao : Cela sera sans doute un projet vidéo basé sur des archives web autour de l’accident de Fukushima. Il y a autour de cet évènement une charge émotionnelle inconsciente et collective qui grandit à fur et à mesure du temps qui passe et des problèmes qui persistent. Je perçois cet accident comme un avant gout d’une fin de l’humanité crédible.

Cette réalité, comme scénario apocalyptique en cours, est lié à l’autodestruction, c’est un problème collectif issu d’un confort dont nous jouissons pratiquement tous. Cette possibilité d’un fin proche serait une opportunité extraordinaire pour une remise en question mondiale lié à notre mode de vie.

C’est un travail que je vais développer avec l’artiste Jacques Urbanska que j’ai rencontré sur Derush. Il a développé une veille Web unique sur le sujet et son twitter @fukushima_actu reste d’ailleurs, encore aujourd’hui, une référence pour trouver une info complète sur cette catastrophe et ses répercussions.

Ton prochain projet est un long métrage de fiction, comment gère tu le stade l’écriture ?

Pao Paixao : Mal [rires], je me sens pour l’instant submergé par l’ampleur de la tache, et intimidé par le potentiel de l’idée de base de ce long métrage. J’espère que quelqu’un se charge d’en faire un film avant moi, ça me libèrerait d’un poids tout en me volant un projet de vie. Je devrai sans doute faire deux ou trois long métrage avant de parvenir à l’essence du sujet.

Dans l’idéal j’aimerais que l’émotion soit aussi déroutante que quelqu’un qui s’arrête devant un miroir.

 

Mons – août 2014
Propos recueilli par Jacques Urbanska et Emilien Baudelot pour City Sonic