Matt Coco : voir s’il arrive quelque chose (interview City Sonic/Park in progress 2014)

Son parcours, qu’elle décrit comme « assez classique au départ », passant par l’Atelier Berino à Paris pour préparer les concours aux écoles d’art, puis à l’Institut d’Arts Visuels d’Orléans (DNSEP option art/com) et à l’école du Louvre à Paris (peintures et céramiques étrusques), n’étaient que des prémisses aux préoccupations qui lui tiennent à coeur aujourd’hui.

Matt Coco (voir un interview video de 2010 ci-dessous) n’a jamais fait de sa pratique artistique son activité principale. Elle a un parcours rempli de chemins de traverses qui l’ont emmené vers des univers très différents. Elle a fait beaucoup de radio, elle a été assistante d’expo dans un lieu d’art à Lyon, guide d’expo, intervenante en prison, en hôpitaux psychiatriques, scénographe à l’Opéra de Lyon, enseignante aux Beaux-Arts de la même ville, commissaire d’expo et maintenant adjointe à la Culture à Lyon 9e.

Elle a toujours considéré son parcours comme une aventure « gourmande de défis et de nouveautés ». Et bien qu’elle aspire par moment à un travail en atelier, complètement isolée du monde, elle avoue qu’elle n’a jamais réussi à se centrer uniquement sur son travail. Se nourrissant de toutes ces expériences, son oeuvre est devenue plus anthropologique qu’au départ. Dont l’intérêt porté, entre autres choses, à la fois sur le territoire et l’histoire, la mémoire et les spécificités de vie d’habitants, des bribes de vies…

Matt Coco présentera une performance lors de Park in progress le 11 septembre, et une installation dans l’exposition Sound in progress accessible du 14 au 27 septembre. Ces deux créations font partie de ses projets : « Fantômes + Eidesis partition subjective : conte de Fukushima 1 ».

 

 

 

Sur ton site, on peut voir que tu classes tes oeuvres par catégories, quels liens/ruptures/résonances ou dialogues entrevois-tu entre tes différentes créations ?

Matt Coco : En fait, je classifie mes pièces juste par leur média ou le contexte dans lequel elles ont été faites. Mais ce n’est pas si simple, j’ai quelques problèmes pour certaines pièces qui sont à la fois des installations, du son et des objets. C’est à revoir je l’avoue car mon travail est en constante évolution.

Toutes les pièces appartiennent à une sorte de paysage visuel total qui se construit et qui avance. De la même manière que quand tu voyage en voiture tu vois le paysage changer devenir plus aride ou plus vert, plus montagneux mais malgré tout il y a des endroits transitoires, il n’y a pas de rupture et tu avance dans ces changements tous liés les uns aux autres.

Toutes ces pièces sont des éléments pouvant être combinés, réactualisés dès que nécessaire. Il n’y a pas d’oeuvres figées, ou achevées, elles contiennent un potentiel de modification.

Certaines sont plus achevées notamment les vidéos ou dessins, mais selon comment elles sont spatialisées, ce avec quoi elles cohabitent, et bien leur statut change, en quelque sorte.

Les œuvres, les unes par rapport aux autres, sont comme des chapitres, certaines sont une suite à une autre, alors qu’elle n’ont pas le même médium (ex. « Souvenirs d’une fille perdue » installation/objets et « conte d’une fille perdue » conte sonore et partition). D’ailleurs je ne mets pas de majuscule à mes titres, si tu en as vu c’est une erreur. Il s’agit d’une phrase qui ne cesse de s’écrire. (c’est beau ça non?). J’ai toujours beaucoup aimé en littérature retrouver les mêmes personnages dans des contextes ou aventures différentes. De même l’univers de Gainsbourg dans Marilou ou Mélody Nelson est un de mes albums préférés. Une sorte d’oeuvre comme une vie, qui passe, qui évolue.

Depuis tes premières oeuvres, quelles évolutions/ruptures/révolutions pourrais-tu nous décrire par rapport à ton travail, dans la vision que tu as de ce dernier ou dans le rapport avec les milieux dans lequel tu le montres ?

Matt Coco : Mon travail, l’actuel avec lequel je joue aisément, a mis beaucoup de temps à se mettre en place. D’autant qu’il m’a fallu du temps pour identifier que ce dernier aurait toujours des tas de formes différentes et puis l’assumer et l’imposer comme démarche à part entière.

J’ai commencé par la peinture, très expressive, corporelle. Je m’interrogeais sur la place du corps dans l’espace, comment celui-ci te définit et influe sur ta condition. Des peintures qui ont vite été complétées par des objets, des espaces construits pour agrandir le champ de l’oeuvre et créer un va et vient entre ces différents éléments (principe que je conserve aujourd’hui). Mais cette forme très expressive de mes peintures a eu ses limites. J’avais besoin d’aller à l’essence de ce que je voulais. Répondre à la question du pourquoi ?

J’ai totalement arrêté la peinture et j’ai travaillé pendant 2 ans à partir de tracés mécaniques fait par des machines reliées à des fichiers vectorisés, puis à l’adhésif pour ne travailler que le fond de mon travail, si tant est que ce fusse possible. Je me suis libérée d’une esthétique maniériste et ai commencé à identifier ce qui me tenait (ou commençait à me tenir) : la narration. Le processus d’émergence d’une histoire.

Tu disais en 2010 que ton travail voulait « nourrir une réflexion sur la diversité des procédés narratifs expérimentés en littérature et dans le cinéma », qu’en est-il aujourd’hui ?

Matt Coco : Et bien c’est toujours le cas, mais différemment. Mes expérimentations du processus narratif m’ont emmené vers la vidéo, et tous les médias qui sont là aujourd’hui (maquettes, objets, dessins…), avide de créer une sorte d’univers total, sorte de scène ouverte ou de plateau de théâtre ou cinéma, qui, quand il était montré quelque part, possédait des tas de combinaisons possibles, et d’issues aussi. J’ai toujours induit la présence de celui qui regarde et se déplace, jouant ainsi sur des ambiguïtés d’espaces et de statut d’oeuvres.

J’ai toujours aimé la posture de l’écrivain, celui qui va créer un espace narratif construit, rythmé et ponctué, dont les règles sont totalement inventées, tout est à bâtir, mur, contexte, dialogue dans un espace mental… Je n’ai jamais expérimenté l’écriture, car je ne pense pas m’autoriser à le faire. Mais de la même manière, être archéologue, danseuse contemporaine, actrice, anthropologue, sont des professions que j’aurais aimé faire. Ce qui m’amène à penser que l’acte de créer nait de frustrations. Ces frustrations, font que toutes les créations tendent vers l’un de ces champs d’une manière ou d’une autre. Dans les procédés, les postures, les processus. Et c’est bien comme ça.

Pour en revenir à la question, les expérimentations de procédés narratifs oui, mais ouverts aujourd’hui à d’autres champs que sont la radiophonie, l’archéologie et l’anthropologie. Chaque espace de langage en appelle un autre. La radio appelle l’image, la littérature. Pierre Schaeffer disait : « Le son comme texte, la littérature comme matière sonore. Cet « appel d’air » qui existe en direction d’un autre espace est ce qui me tient. Une sorte de mouvement, de fuite filmique. Ce chemin entre deux langages, deux procédés est ce dont je traite ».

Au départ, beaucoup de mes influences étaient littéraires ou cinématographiques, empruntant des procédés/protocoles, des titres. C’est toujours le cas aujourd’hui, notamment dans le fait de créer régulièrement des chapitres, mais leur nom est emprunté à d’autres champs que le seul littéraire, il y a parfois des champs politiques, sociologiques, géologiques (« conte d’une fille perdue » 2013 en 5 chapitres : Prologue, collapse, Slump, métamorphose, ellipse). Dans mes dessins, depuis le départ, je parle de calques, ou je travaille avec des calques, simulant l’idée de plans, d’espaces, de mouvement aussi.
Archéologie, préhistoire sont des champs qui permettent de faire émerger des espaces narratifs. Un tas de questionnements, d’hypothèses. Lorsqu’on ne sait pas, les sens sont en éveil. L’esprit furète sans s’en rendre compte.

Israèl Galvàn disait de la danse « voir s’il arrive quelque chose ». Je pense comme lui quand il parle du danseur de flamenco qu’il est que l’artiste quel qu’il soit est « cet un qui veut jouer à tout. Il veut remédier à son identité par le nombre de ses actes. Etant chose, il éclate en événements.

Pourrais-tu nous décrire ton travail sur la série « Fantômes » commencée en 2011 et sur ses futurs développements ?

Matt Coco : C’est un travail déterminant qui, enfin !, fait se relier toutes mes préoccupations traitées individuellement jusqu’alors.
Ce travail fait à l’occasion de l’expo itinérante Silk me back, en faveur des sinistrés du Japon suite au tsunami de Fukushima, est d’abord une installation qui se construit à partir de l’image du kimono. En fait, j’ai choisit de traiter du kimono en conservant juste les rapport aux lés (de tissus mais ici de papier) et les portant traditionnels qui sont figurés par cette structure échafaudage.

Le rythme des 2 rouleaux qui courent sur cette structure rappel des vagues. Juste des évocations qui peuvent faire glisser ailleurs.

Et, justement, ces images de la catastrophe de Fukushima viennent faire écho à une expo que j’avais faite en 2008 qui s’appelait « Les morts ou presque » et qui traitait de l’esthétique des catastrophes (naturelles ou chimiques ou humaines en général). Tant d’images à la fois dramatiques et fascinantes. J’avais envie pour « fantômes » d’utiliser une image largement diffusée de la catastrophe, en toile de fond, comme structure cachée. Cette idée m’est venue d’une influence littéraire de José Carlos Somoza qui a inventé, dans son ouvrage « La caverne des idées », le principe littéraire supposé être antique, de l’« eidesis ». Il s’agit de phrase cachée dans un texte qui sont à isoler par un lecteur avertit, formant ainsi un autre texte, au sens différent.
Ainsi cette eidesis de l’image de Fukushima me permet de traiter de cet événement dramatique en dépassant l’aspect affectif de cette image. C’est d’ailleurs assez troublant comme les personnes qui ont tenté d’interpréter la partition graphique de Fukushima ont ressenti le contexte, l’événement de part les formes.

Le procédé utilisé pour fabriquer la partition est une sorte de sérigraphie inversée. Je rétroprojète l’image sur une portion de 1m50 environ de mon rouleau, je détoure les formes en isolant une seule couleur à chaque fois. Ainsi l’image est éclatée en autant de couleurs qu’elle contient.
L’abstraction permet ici de se détacher du sujet tout en l’intégrant intrinsèquement.

Depuis, et en parallèle, j’entreprends un travail plus axé sur un territoire. Une partition graphique comme empreinte d’un lieu, d’une population et d’un temps T. Je suis partie 2 mois au Québec au Lac St Jean. J’ai fait une semaine de recherche pour trouver une image qui semblait être intrinsèquement liée à la fois à l’histoire de la commune (Alma) et à son quotidien. J’en ai fait une partition sur une rouleau de 30mx47 cm (le même que Fukushima). Avec l’aide du centre d’art qui m’invitait, j’ai réuni 21 personnes pour interpréter cette partition. Je leur ai demandé de choisir des formes de manière très instinctive sur une copie de la partition. Il y avait une volonté de ma part qu’il y ai toutes les sortes de participants. Vieux, jeunes, musiciens ou non. Ensuite je les ai vu en entretient individuel pour qu’il m’explique leur choix et à quel son il leur reliait. J’ai enregistré ces entretiens et ils m’ont ainsi raconté leur histoire, leur vie et leurs souvenirs. Ils ne savient pas quelle était l’image qui avait servit à construire la partition.

L’interprétation était libre. La seul contrainte de notation était d’envisager la partition comme une image faite de plan, ainsi une grosse forme était un son proche et une petite forme un son éloigné. Ce jeu de distance d’enregistrement permettait de créer un rapport à l’espace et de créer une sorte de déambulation ou de voyage. Le résultat est proche d’une sorte de conte radiophonique, de bande sonore de film sans caméra. C’est un ensemble de sons souvent concrets ponctués par un saxophone (le musicien). Cette intervention du musicien créer une ouverture narrative très intéressante. La partition du conte d’Alma est restée sur place car elle appartient à ce territoire et à sa mémoire.

Pour Mons, le principe est similaire. A partir de la partition de Fukushima que j’ai conservé, je propose à des artistes sonores, à des performers ou danseurs présent dans cette édition de Park in progress, d’interpréter avec leur langage la totalité de la partition. Adrien Lefèvre, Tomoko Sauvage et Ioanna Vasilakopoulou sont les interprètes. Nous nous sommes fixé une durée commune de 15 minutes mais le reste est totalement libre. Même contrainte d’interprétation par l’espace : considérer la partition comme faite de plans proches et éloignés. Chacun travaille individuellement et la performance est un ensemble de calques qui se superposent, harmonieux ou dissonants. Une sorte de cut up ou cadavre exquis qui rend compte des réalités différentes de visions d’une même image, d’un même événement.

Ils n’ont aucune connaissance de l’image qui a servit à construire la partition : « voir s’il arrive quelque chose ». Je suis toujours très attirée par ce qui peut donner l’impression qu’il est en train de se passer quelque chose ou qu’il va se passer quelque chose. Une tension abstraite, dans l’air.

Pour ma part, je prévois d’être à la fois chef d’orchestre et perturbatrice. En réalité, je voudrais parasiter en quelques sortes leur espace temps mental, celui de la résidence, atemporel et y amener pendant la performance des éléments réels de Mons. Un peu comme un brouillage radio, un changement de station radio, je vais faire intervenir des gens, des sons, de manière très rapide afin de créer un autre espace, un autre temps. La partition est installée au dessus d’une scène inclinée recouverte de craie sèche ocre rouge. Celle-ci n’étant pas fixée, Ioanna Vasilakopoulou se mouvant sur la scène et à l’extérieur aussi laissera des trace de cet événement, au sol un peu partout. Seul la partition et la scène sont éclairée, lui permettant ainsi de choisir quand elle veut être vue.

Pour les projets à venir, je souhaite vivement réitérer l’expérience du Québec dans d’autres partie du monde. J’aimerais aussi travailler avec des nomades mongols et les sons des bergers pour appeler les animaux domestiques ou sauvages et les chants diphoniques.

Pour les projets avec cette partition, je dois partir normalement à Séoul et Shanghaï avec le GRAME de Lyon. Ce serait l’occasion de faire 2 résidence pour travailler avec les habitants sur l’interprétation de partitions.

Je souhaiterais tenter beaucoup de langages d’interprétations. Avec les sourds et muets par exemple, avec les enfants…tellement de possibilités.

Qu’est-ce que représente pour toi l’art sonore ? Comment le définis-tu ? En quoi pourrait-il être une matière au même titre que la pierre ou la peinture ?

Matt Coco : Je crois que j’ai en partie répondu à cette question avec Pierre Schaffer. Mais pour développer un peu plus je dirais qu’il est producteur d’images, de sensations, d’espaces, de fictions. A ce titre il vaut autant qu’une image produite, une installation ou un objet.

Cependant, il contient un élément unique à mes yeux, le rapport à la nécrophonie. Il propose à la fois une présence et une absence et contient des temporalités différentes. Une voix de quelqu’un décédé est incontestablement pour moi plus bouleversant qu’une image. Sa voix est là, elle est en train de dire quelque chose, de s’adresser à quelqu’un, mais elle n’est plus là en même temps.

J’ai tendance plutôt que de prendre des photos, à enregistrer des moments de ma vie, avec amis, enfants, famille, expos, résidences… mes grand-parents m’ont enregistré petite avec ma sœur en train de jouer à un jeu. Je m’entends à l’age de 8 ans, je les entends alors qu’ils ne sont plus là. C’est très étonnant.

J’ai souvent envoyé adolescente des cassette audio à des amis ou amoureux plutôt qu’une lettre. Je leur faisais partager les bruits de mon quotidien, mes états d’âmes du moment….Voilà comment mon rapport au son à commencé je crois. Avec les conte pour enfants sur bandes magnétiques aussi, très intense pour moi, dans la production d’image, l’appréciation de textures de voix…

Tu dis que ta pratique sonore s’étend sur plusieurs champs, pourrais-tu nous en citer quelques-uns au travers de tes oeuvres ?

Matt Coco : Il y a « La parole/contes » : une fiction radiophonique à partir de captation du réel, d’entretiens qui dans leur montage et assemblage s’apparente à une fiction radio. Des sons concret en résidence / territoire avec le « Conte d’Alma ». Il y a également les bandes sonores de toutes les vidéos que j’ai faite. Le son est un espace indépendant, souvent répétitif, qui interagit ou non avec le film considéré comme une sorte de motif en mouvement. Enfin, il y a aussi mon projet à venir : « Decriptions », une suite de descriptions d’espace, d’objets, de scènes ou de souvenirs pour interpréter une partition graphique.

 

 

Quels oeuvres/artistes sonores t-ont ils marqués ces dernières années ou desquels tu te sens proche ?

Matt Coco : En fait j’en connais pas tant que ça. C’est un peu nouveau pour moi. Morton Feldman, incontestablement pour son rapport à l’espace, au silence et à la durée ; Pierre Schaffer, pour son concept de son dans l’intimité de sa nature et non l’objet matériel, l’instrument ou dispositif qui le produit et d’où il vient ; Georges Perec, notamment « Tentative de description de choses vues au carrefour Mabillon… » ; John Cage, Ghérasim Luca pour son expérience du texte/lecture éminemment physique et physiologique. Une projection dans l’espace. Confusion entre l’espace de la page et l’espace où se déplace le corps ; il y a aussi Wax Taylor, Bruce Nauman, Luc Ferrari, Sonic Youth

Mons – août 2014
Propos recueilli par Jacques Urbanska et Emilien Baudelot pour City Sonic