Zoé Tabourdiot, de la création documentaire à la Sonic Radio (interview)

Arrivée de France à Bruxelles un mémorable 11 septembre 2001, Zoé Tabourdiot a suivi une formation en documentaire film et radio à l’IAD après un cursus de littérature/cinéma et sociologie anglophones. Elle a ensuite écrit un mémoire de fin d’études sur la création de l’image mentale dans le document sonore et la place de l’image au-delà de la simple illustration dans le documentaire cinématographique. Elle a participé à plusieurs radios en Fédération Wallonie-Bruxelles (Radio Campus, Radio Panik…) avant de se lancer dans sa propre création radiophonique en 2003. Elle est également réalisatrice de documentaire vidéo et elle a collaboré à plusieurs compagnies de danse contemporaine et récemment sur un spectacle jeunes publics de Karin Vynck.

Pour cette édition City Sonic 2014, elle a rejoint l’équipe de Sonic Radio aux côtés de Gilles Malatray (Desartsonnants) qui était déjà aux manettes l’année dernière. Elle suit également en tant que vidéaste, les artistes et les projets principaux présentés dans ces Park in progress et City Sonic à Mons.

 

 

Comment êtes-vous rentré dans le monde de la création radiophonique ? Qu’est-ce qui vous y a attiré particulièrement ?

Depuis toute petite, j’ai été éduquée à écouter la radio (France Inter) et me suis élevée à l’écoute de Kriss, Daniel Mermet. La radio est pour moi un moyen d’évasion, d’enrichissement et d’ouverture sur des connaissances, un moyen d’aller à la rencontre de l’autre tout en apprenant à écouter. J’aime particulièrement le rapport qu’on peut entretenir avec le médium radiophonique qui est, pour moi, un véritable compagnon de route.

La création radiophonique est comme le livre. C’est l’un des derniers médias à susciter la création de l’image mentale et personnelle, grâce non seulement au contenu des propos (qui constitue la trame narrative directe) mais aussi aux ambiances qui donnent alors des indices sur le décorum. Un véritable champ des possibles, un univers à s’inventer grâce aux éléments qu’on nous donne à écouter, un espace de liberté.

Quelle est votre vision du panorama actuel de la création radiophonique et des radios indépendantes en Fédération Wallonie-Bruxelles au regard par exemple de pays voisins dont la France dont vous êtes originaire ?

En Belgique, on a la chance (et peut-être aussi l’inconvénient) d’être auteur(e) du début à la fin d’une oeuvre. Il existe une réelle belle production belge, très riche, pertinente, touchante. La façon de travailler et de création est très différente de la manière française. Ce sont deux cultures très différentes dans le rapport à la création.

 

 

Que recommanderiez-vous d’écouter à un néophyte curieux si vous aviez quelques créations radiophoniques récentes à conseiller ?

Etant passionnée par la parole, le témoignage, la rencontre, les chemins de vie de chacun, j’écoute surtout du documentaire radiophonique. Je m’y connais beaucoup moins en field recording. J’aime ce que des gens issus de L’Oreille en coin (comme Daniel Mermet et Kriss) m’ont inculquée : prendre par la main et t’emmener écouter là où je suis.

Il y a quelques pièces radiophoniques que j’aime particulièrement comme Les mangeurs de Hérissons de Cabiria Chomel (Bna-BBOT), Entre les lignes de Yves Robic (Sonoscaphe), Derrière chez moi de Carine Demange, Chinoiserie de Anne Penders (Taraxacum)…

Je me balade régulièrement sur Arte Radio pour y découvrir des petites pièces sonores exquises. Je me souviens notamment d’une partie de jeu d’échec le long du fleuve Congo qui m’avait particulièrement amusée. Il y avait aussi les promenades réalisées par Charlie Dupont qui permettait de découvrir le quartier de La Grand’Place de Bruxelles de manière originale. Le travail de Flavien Gillié est pour moi une ouverture sur un monde que je connais moins: le field recording. Sa pièce intitulée Cambodge (Green Field Recordings, 2009) Netrelease/CDr- JM Charcot) est une pièce que j’affectionne. Cela permet un voyage autrement que par la parole…C’est fabuleux d’écouter ce qu’un lieu peut nous raconter sans recourir au verbal.

Quelles ont été vos principales réalisations radiophoniques ? Pourquoi avoir choisi plutôt la forme documentaire ?

La dernière en date est celle qui circule le plus Modèles… muses d’antan, vénus modernes. Auparavant il y a eu : Expulsion: 9 novembre 2004, Portrait de l’Académie des Beaux-Arts de Saint-Joss, Bxl se joue, Bxl s’amuse ainsi que le making of du film documentaire Manneken Pis l’Enfant qui pleut de Anne Lévy-Morelle. Ces deux dernières créations étaient en parallèle avec le montage du film d’Anne. La forme documentaire me permet d’être auprès des gens, des situations, des lieux. Pourquoi la forme documentaire ? C’est la forme qui m’est la plus personnelle je pense, et certainement le mode d’expression qui me sied le mieux.

 

 

Vous avez également réalisé des vidéos ici et au Congo, parlez-nous un peu de ces expériences et de ce qu’elles vous ont amené personnellement et artistiquement…

Effectivement, je réalise également des vidéos et photos. Je travaille notamment avec des compagnies de danse et théâtre ainsi que des ateliers pour enfants. Quand je filme, je crois que j’ai un rapport similaire à l’enregistrement sonore: j’ai envie de poser un regard, le laisser prendre le temps de grandir, laisser une certaine poésie… Le Congo est entré par hasard dans nos vies (à mon compagnon ingénieur du son et moi même) et sa culture musicale nous apprend et nous bouscule.

Je me rends compte à quel point on peut être confiné/ cadré par l’enseignement qu’on a reçu. Cela m’avait déjà fait cela avec les différences culturelles France/Belgique ! Avec le Congo, la notion des harmonies, du rythme mais aussi les façons de travailler, de se débrouiller de fabriquer ou réparer sont autant d’éléments qui me bousculent, m’interpellent et me montrent comment on peut créer autrement.

Se trouver témoin de la circulation à Kinshasa ou au milieu d’un troupeau de vaches dans les alpages de la Haute-Savoie lors d’une démontagnée d’automne, sont des expériences chahutantes. Que ce soit en image ou en son, le flux sanguin pulse. Les vibrations transpercent la peau. Il se passe des choses captivantes !

Qu’est-ce qui vous a fait rejoindre le projet Sonic Radio lié à celui du festival City Sonic, avec votre « collègue » Gilles Malatray de Desartsonnants ?

Comme on dit : le plaisir et le hasard des rencontres ! Je cherchais à me mettre davantage en lien avec d’autres structures, auteurs et/ou ateliers de créations sonores. En travaillant, cette année, sur le festival Monophonic à Bruxelles, j’ai eu la chance de rencontrer Philippe Franck et Isa Belle. En plus du plaisir de la rencontre, le programme City Sonic exposé était très alléchant. Philippe m’a proposé de travailler avec Gilles Malatray dont les promenades sonores titillent allègrement ma curiosité.

 

 

C’est une expérience fabuleuse de pouvoir travailler en binôme et aussi de côtoyer tous ces artistes en résidence à City Sonic. On peut se nourrir du travail et méthodologie les uns des autres. Travailler dans ce cadre est une chose rare et précieuse aujourd’hui. J’espère que cela développera d’autres collaborations à venir…