Maurice Charles JJ, le souffle libre

Depuis quelques décennies, le parcours de Maurice Charles JJ est jalonné de belles rencontres avec des musiciens émérites (parmi lesquels Michel Doneda, Lol Coxhill, Adam Bohman, John Foschia ou encore John Russell). Récemment, lors du Festival Fête QuaQua organisé par John Russell au Vortex Jazz Club à Londres, il a joué avec Carl Ludwig Hübsch, Ute Wasserman, Stâle Liavik Soldberg, Ken Ikeda parmi d’autres intéressants électrons libres (voir Mopomoso).

En Belgique, il est également actif dans plusieurs projets collectifs tels One Moment Free Improv , qui a pour but de fédérer et faire connaître à un public non averti, les musiques improvisées libres et ceux et celles qui les pratiquent  sur Bruxelles, ou Les Nuits du Beau Tas ( avec Pierre-Jean Vranken et d’autres), qui a pour but de mettre en lumière aux yeux d’un public plus large les musiques expérimentales non soutenues par les grands centres culturels de la capitale.

Musicien de la rencontre, il se montre aussi à l’aise au sein du truculent duo Anal+ (avec Pierre-Jean Vranken et les fantôme d’Artaud, Schwitters et Kennedy), Übermensch (avec Jason Van Gulick et Richard Comté) et récemment Isa Belle + Paradise Now. Plongée dans un parcours et une démarche audio libertaire.

Maurice Charles JJ a proposé une performance dans le cadre de la Sonic Garden Party (Concerts intimes proposés dans de jolis jardins privés (ouverts au public spécialement pour l’occasion) dans le quartier du Beffroi, le 14 septembre à partir de 15h00.

Philippe Franck : Pour décrire votre démarche, on pourrait parler de « comprovisation » (comme dirait Jean-Paul Dessy), quelque part entre improvisation et composition…

Maurice Charles JJ : En effet, ces deux pratiques se confondent. On pourrait dire que l’une nourrit l’autre et vice versa. En ce qui me concerne, l’intuition est,pour la plus grande part, à la base du processus créatif. Elle est une des clefs de voûte de l’improvisation libre que j’introduis dans différents projets, selon mon ressenti. Celle-ci est une manière de bâtir une forme dans l’instant, sans aucuns plans ( partitions, structures… ) en appui sur un passé très proche , ce qui vient d’être joué… Et puis il y a aussi un passé plus lointain  (notre parcours en tant qu’artiste, nos origines, nos influences, nos goûts…) qui interfère sur le fil du temps qui s’écoule en modifiant le cours de ce qui est joué dans le présent (une conception qui rejoint celle d’Alain Savouret, compositeur/chef d’orchestre français qui parle de la “maîtrise d’œuvre” comme une action circonstanciée de création, sur un long terme, en relation avec des « sociétés humaines” spécifiques, leurs usages sociaux, musicaux…, leur environnement, leur patrimoine…).

Maurice-Charles-JJ_Sonic-Garden-Party_City-Sonic-2014Ma pratique quotidienne de ce mode d’expression, mes rencontres/partages avec d’autres musicien(ne)s/plasticiens sonores, artistes de toutes disciplines sensibles à l’improvisation me permettent d’engranger des idées qui me nourrissent… élargissant du même coup le champ de mes pratiques artistiques, musicales et sonores. Lorsque je compose, je préfère ne pas formaliser les choses dés le départ mais plutôt par après. Je laisse d’abord les idées venir à moi… Intuitivement, je prends, jette, filtre…j’accorde aussi une place au hasard, ce hasard qui peut faire sens… Je m’établis un cadre ; j’assemble ; je construis…et petit à petit la forme se dessine, la composition voit le jour. Nourrie par mon intuition, ma manière de composer attache donc, elle aussi, beaucoup d’importance à l’improvisation. Serait-elle une manière d’improviser au ralenti tout en ayant cette possibilité de revenir en arrière, de réorienter mon discours afin qu’il soit plus adéquat au cadre que je me suis fixé ?

Quels sont les musiciens ou artistes sonores dont vous vous sentez le plus proche ?

Maurice Charles JJ : Je suis assez éclectique envers ceux dont je me sens le plus proche. Pour la plus grande part des musiciens issus de la scène des musiques improvisées libres..tels Lol Coxhill, Michel Doneda, Evan Parker, Steve Lacy, John Russell…. pour n’en citer que quelques un. Mais aussi des compositeurs tels R.Murray Schaffer, Phil Niblock, Helmut Lachenman, John Cage, Stockhausen, Terry Riley, Steve Reich, La Monte Young, Brian Eno…. m’inspirent beaucoup. Egalement, des musiciens/groupes venant de la scene du progressive rock/krautrock et des musiques industrielles (Can, Neu, Faust, Kraftwerk , Cabaret Voltaire, Throbbing Gristle…), de la no-wave et du punk rock (James Chance, Blurt., Jah Wobble, PIL, The Stranglers, Devo …) ou dub (King Tubby, Lee Scratch Perry).

Vous semblez privilégier généralement une approche du son très organique ?

Maurice Charles JJ : Au saxophone sopranino, l’idée d’utiliser la matière sonore de l’instrument comme vecteur d’énergie constitue un des points d’ancrage principaux de mon expression artistique. Je travaille principalement la matière sonore, le souffle ainsi que les sons multiphoniques jusqu’au moins académiques. Ma manière d’aborder l’instrument m’a donc naturellement orienté vers la création sonore et d’autres traitements du son, les field recordings et les soundscapes…La lecture du livre « The tuning of the world » de R Murray Schaffer fût pour moi une révélation, attachant beaucoup d’importance au sons que la nature produit sans intervention de l’homme. Ces sons en perdition confrontés au brouillard sonore permanent qui nous entoure résultant de l’activité sociétale sont, pour moi, une grande source d’inspiration.

Pouvez-vous nous en dire plus sur la composition au saxo solo (et traitements électroniques) que vous avez créée pour la Sonic Garden Party de cette édition City Sonic 2014 ?

Maurice-Charles-JJ_Sonic-Garden-Party_City-Sonic-2014-3Maurice Charles JJ : Il s’agira des deux premiers tableaux d’une même oeuvre intitulée Pneuma. Cette oeuvre en trois tableaux en cours de création fait partie de Mutation, un cycle regroupant toutes mes oeuvres (improvisation/composition) au saxophone sopranino. Pneuma 1 (durée +/- 15 min) est un un soundscape servant de base à une improvisation au saxophone sopranino… le son de l’instrument n’étant pas traité. Cette pièce en deux parties se veut sombre, cryptique, angoissante au début pour entrer progressivement dans la lumière vers le milieu, le Pneuma (souffle/ esprit) y est omniprésent. Pneuma 2 (durée variable) est une improvisation libre à l’instrument.. sans artifices autres qu’un peu de réverbération et également, peut être, l’utilisation d’une « loop station ». Cette improvisation servira de lien entre le deuxième et le futur troisième tableau de l’oeuvre.

Vous donnez aussi régulièrement des ateliers pédagogiques, comment envisagez-vous ce volet de vos   activités ? Que vous apporte-t-il ?

Maurice-Charles-JJ_photo-perso_Transcultures-2014Maurice Charles JJ : Ces ateliers visent à mélanger musicien(ne)s et artistes sonores et à leur transmettre cette pratique artistique que j’affectionne qui est l’improvisation libre. Ces ateliers m’apportent beaucoup humainement parlant, et sont sources d’inspirations pour moi. Leur but : créer collectivement des paysages sonores improvisés librement dans l’instant en s’exprimant au sein d’un groupe hybride mélangeant musicien(ne)s et artistes du son ; un groupe où le partage des imaginaires sera essentiel et où l’écoute et l’énergie venue du silence seront les vecteurs communs.

Dans le partage de l’écoute vécu ensemble, en temps qu’acteur sonore et/ou auditeur, il s’agit de prendre conscience que les sons musicaux et non musicaux peuvent vivre ensemble. Il n’y pas hiérarchie, les sons musicaux aussi bien que les sons bruits et les sons qu’on associe au silence, ont leur place dans un discours musical, tout dépend de ce discours.

Pour le musicien : (re)découvrir l’instrument en temps que générateur de son (musicaux et non musicaux) ainsi que son rôle, son apport en temps que corps sonore au sein de l’entité sonore globale que constitue le groupe.

Pour l’artiste sonore: confronter dans l’instant son expertise sonore personnelle à celle des musiciens…

Pour l’ensemble des participant(e)s, il s’agit donc d’expérimenter, communiquer partager avec d’autres en sortant de ses habitudes de jeu, in fine s’enrichir mutuellement, créativement et humainement, grâce à cet échange.

Isa-Belle_Maurice-Charles-JJ_Transcultures-2014Quel serait le fil conducteur entre vos différentes collaborations qui font parfois le grand écart (d’Anal+ à Isa Belle + Paradise Now) ?

Maurice Charles JJ : La créativité et l’improvisation qu’elle soit libre ou cadrée, la recherche du son, la possibilité de mélanger différents univers sonores où sons bruits et « mélodies » peuvent coexister se répondre se mélanger, s’entremêler. Mais aussi les rencontres entre artistes, la transdisciplinarité, créer du lien entre personnes sur des projets où lors de simples rencontres.

Vous avez participé en 2013 à Park in progress-Mons avec l’artiste visuel Gilles Peetermans pour créer ensemble la performance/installation Lantern slide’s sound, qu’avez-vous retiré de cette résidence ?

 Maurice Charles JJ : Cette expérience m’ aura permis de travailler plus en profondeur sur un projet en cours d’élaboration et d’en discerner les failles, les parties à améliorer…comment le réorienter, l’aménager autrement, comment trouver ma place en tant que « performer /improvisateur dans un tel projet  lors d’une prestation «  live ». Sur la durée de cette première et fructueuse résidence Park in progress à City Sonic-Mons, la collaboration avec Gilles Peetermans m’a permis aussi d’apprendre à mieux connaitre sa manière de travailler, à mieux le connaitre, mieux sentir sa façon de s’exprimer en live au travers de son medium lors d’une improvisation visuelle et simplement d’apprendre à dialoguer avec lui au plus proche de son ressenti.

Propos recueillis par Emilien Baudelot et Philippe Franck