Pierre Beloüin, optical sonic man – Pargage d’écoute / Optical Sound

Pierre Beloüin a été fréquemment invité au festival City Sonic où ont été présentées plusieurs de ses installations dont la dernière en date était Out-Take lors de l’exposition Sonic Cinema à Bruxelles en 2012. Il se définit comme un ‘directeur artistique” au sens originel, un sélectionneur, curateur/metteur ensemble. Si il n’est pas lui même, à proprement parler, un artiste sonore, il n’en a pas moins un goût prononcé pour les audio plasticiens et les musiciens singuliers.

Optical Sound, label qu’il a fondé en 1987, est aujourd’hui aussi une famille où on retrouve fréquemment, entre autres références, le compositeur/plasticien Rainier Lericolais (qui a réalisé le premier opus en CD-R du label), Norsq (qui réalise également le mastering), Clair Obscur, référence de la nouvelle vague française des années 80 et le projet solo de son chanteur, Christophe Demarthe, Cocoon, Simon Fisher Turner (compositeur cinématique anglais également défendu par le label Mute) ou encore le jeune duo nordiste Cercueil. Cet « homme orchestre » (du nom d’une installation présentée à City Sonic en 2008, où il se mettait lui même en scène en musicien rock prétendant jouer de tous les instruments) aussi optique que sonique est également aujourd’hui engagé, avec son complice artiste/graphiste P. Nicolas Ledoux et quelques autres amis, dans le combat du statut pour les plasticiens qui en France, ne bénéficient guère de revenu minimum garanti.

A l’occasion de son retour à City Sonic-Mons, pour le lancement du deuxième numéro de la classieuse revue Optical Sound (où l’on retrouve de belles contributions de Thibault de Ruyter, Tony Conrad, Arnaud Maguet ou encore Jim Thirlwell/Foetus) , de son « Optical Sound Window » à la galerie 7m3 et de son « Partage d’écoute » à la Médiathèque, nous avons rencontré cet éternel passionné différencié.

 

 

Vous êtes de retour au festival City Sonic où plusieurs de vos oeuvres ont déjà été diffusées ces dernières années (et dernièrement dans l’exposition Sonic Cinema en 2012 à Bruxelles) où vous investissez pour la seconde fois la vitrine du 7m3 de la Médiathèque de Mons. Quelle est votre perception de ce festival ?

Pierre Beloüin : La Belgique m’apporte toujours des effluves de l’écrivain Henri Michaux, de l’artiste Marcel Broodthaers, du label Sub Rosa… j’en passe et des meilleurs, la sainte trinité : disques-bières-frites, et pour City Sonic des regards, une écoute fraîche et sensible que j’ai pu déjà trouver en Suisse ou au Canada.

J’aime les rapprochements qui sont fait dans le cadre du festival, les lieux et leurs contours qui y sont investis, une passion certaine et rare pour « les » musiques, les sons d’aujourd’hui et leur représentations.

 Vous allez lancer le second numéro de la revue Optical Sound qui est aussi un label ; comment ces deux aspects se complètent-ils dans votre projet ? Et quelle est la « ligne éditoriale  » mais aussi graphique de la revue ? Pourquoi encore une revue de plus alors que l’édition est elle aussi en difficulté….?

Optical-Sound-revue-2Pierre Beloüin : Le second numéro est en fait le quatrième voire plus, il y a eu un numéro zéro, puis un hors-série pour l’exposition « Manifeste » à l’Espace de l’Art Concret édition qui pouvait aussi prendre la forme d’un poster géant une fois dégrafé.

Quand à Optical Sound dès le départ ça a toujours été une structure multiple qui englobe beaucoup de disciplines, qui ne sont pas toujours formalisées par des disques, mais aussi des catalogues, badges, posters, projets d’expositions, dispositifs sonores pour concerts, oeuvres éphémères etc…

En ce sens il s’agit bien d’un label mais au sens étymologique du terme.

Concernant la ligne éditoriale de la revue (qui ressemble plus à un catalogue épais de 300 à 400 pages), il y a deux rédacteurs en chefs – directeurs artistiques : P. Nicolas Ledoux qui s’occupe de la section Art et Musique, et moi-même qui s’occupe de la section Musique et Art.

Le charte graphique et le format que nous utilisons à présent, a été mis au point par Pascal Béjean, quand aux collaborateurs ils sont multiples et appartiennent à notre réseau d’affinité qui se développe toujours, nous travaillons donc pour nous et ce réseau, sans contrainte de recherche de financement et dans un liberté totale de choix.

Nous tenons à l’aspect noir et blanc de la version papier, pour passer ensuite à une éclosion couleur sur la version digitale pour iPad (ArtBookMagazine) avec dans quelques temps avec des extensions audio-visuelles.

Concernant le choix d’édition papier alors que le secteur culture et tous les secteurs sont en crise, justement ça nous semblait le moment idéal !

music-for-death-from-circles-to-square_Optical-SoundLa crise du disque me paraît cependant plus importante et faire un simple disque aujourd’hui est, pour nous, une expérience nettement moins stimulante, riche et multiple qu’une revue, cependant nous ne nous interdisons pas d’éditer des objets sonores liés à un ensemble cohérent, comme la compilation vinyle « Music For Death », en directe relation avec un article du #1, ou encore pour le #2 un disque de reprise du groupe rock français That Summer (programmé à City Sonic en 2011) pour l’anniversaire de la sortie de leur premier album en 1994, aussi présents dans la revue avec un entretien fleuve entre David Sanson (chanteur, claviériste et fondateur du groupe) et Guillaume Ollendorff.

Vous collaborez depuis des années avec certains graphistes qui donnent une ligne particulière à vos productions. Comment travaillez-vous, par exemple, avec Nicolas Ledoux ?

Pierre Beloüin : L’identité visuelle pour un label est très importante mais, pour moi, il ne s’agit pas de faire des objets qui ressemblent à des tablettes de chocolat que l’on peut ranger par couleur avec une marque typographique toujours placée au même endroit, ce serait trop facile, tout comme le fait qu’il n’y ai vraiment pas de logo fixe pour Optical Sound.

C’est pour cela que les productions d’Optical Sound sont multiformes, on y retrouve néanmoins une ligne tout comme dans le travail d’un artiste qui ne ferais pas des séries bien identifiables, et donc bien commercialisables…c’est un risque pris et assumé.

Je travaille donc principalement avec Nicolas Ledoux et Pascal Béjean de ABM Studio ces dernières années. Nicolas est aussi artiste, passionné de musiques et d’art contemporain ce qui est essentiel dans une collaboration. Je fais aussi appel à Huz and Bosshard pour des projets spécifiques. Depuis la création du label, j’ai beaucoup travaillé avec eux. Cela fait parti de mon plaisir de directeur artistique (au sens originel du terme) de travailler et choisir de manière délibérée telle ou telle personne sur un projet précis, afin que l’émulsion parfois complexe, entre tous, prenne.

A l’Optical Sound Window créée pour City Sonic à la galerie 7m3 de la Médiathèque de Mons avec des impressions de pages et d’articles de votre revue, est associée la diffusion du LP Music for Death que vous avez produit en 2013 parallèlement au lancement du premier numéro de Optical Sound. Pourquoi ce disque qui réunit de belles contributions et pourquoi avoir couplé ces deux productions ? 

Pierre Beloüin : Oui pour l’Optical Sound Window qui pourrait aussi bien s’appeler Optical Sound Tunnel (vu la forme longitudinale de la vitrine dans ce passage très fréquenté de l’Ilot Grand’Place où est diffusé le son du disque Music for Death), nous souhaitions comme nous le faisons dans notre travail de plasticien qui rejoint et englobe celui d’éditeur et de label, formaliser en dispositif les nouvelles et précédentes sorties comme cela arrive régulièrement dans le cadre d’invitations.

À savoir, une sélection de pages mises à plat issues de la maquette du numéro deux, sous la forme de deux longues bandes horizontales accrochées, mais aussi quatre grands tirages posters dont deux visuels extraits de notre banque d’image commune, puis deux listing complet des artistes et musiciens édités depuis 1997, et l’ensemble de la vitrine 7m3 de Mons baigné dans une couleur rouge dense monochrome. Sont mis

à plat les deux dernières revues et le LP Music For Death (OS.061). Ce vinyle comme je le disais brièvement plus haut, est en relation directe avec un article-questionnaire que j’avais rédigé pour le numéro un, en effet je demandais à un panel large (de l’ex chanteuse de Swans Jarboe au plasticien/peformer Jean-Luc Verna) de choisir deux titres destinés à être diffusés lors de leur funérailles, deux morceaux comme deux facettes d’une vie et d’une personnalité…

On retrouve une pièce du défunt groupe anglais Coil (1982-2004) dans Music for Death, qui revient comme une influence, voir une obsession récurrente, dans votre trajet. Comment expliquez-vous cela ? Comment présenteriez-vous la singularité du groupe de John Balance et Peter Christopherson à des jeunes d’aujourd’hui qui ne les auraient pas écouté ?

Pierre Beloüin : Coil est en effet pour moi un groupe majeur car évocateur d’univers visuels très forts induits par leur travaux sonores et toute la propre mythologie qu’ils ont pu créer, les musiciens et groupes avec qui ils ont pu collaborer, et aussi toutes les portes culturelles qu’ils citent, et donc encouragent à connaître.

Il s’agit pour moi plus qu’un simple groupe de musique, mais aussi un courant artistique puissant et à part entière, d’une telle richesse qu’il peut générer à son tour de nombreuses images et idées à qui sait l’écouter, l’explorer.

Cependant les approches de la nouvelle génération en matière culturelle ne sont plus tout à fait les mêmes, les accès étant immédiats et dans un flux constant j’aurais du mal à parler de « plonger littéralement dans un univers » et donc de bénéficier pleinement de ses apports, de là à parler de culture reader digest et cross-over comme l’on peut créer des tendances en mode…

Allez-vous abandonner le format CD pour le vinyle et le papier ? 

Pierre Beloüin : Non pas forcément, à chaque projet ses outils.

Avec la « crise du disque » actuelle, comment le projet Optical Sound peut-il survivre et se développer dans ce contexte ?

Pierre Beloüin : Optical Sound a été crée de manière autonome, et dans ce sens peut très bien continuer à l’être. Comme le disait à juste titre Dorothée (du Dorothée Club, célèbre émission TV pour enfants en France diffusée sur TF1 de 1987 à 1997 – NDLR) : « j’arrêterais quand je n’aurais plus l’envie et l’énergie ».

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Quelles serait votre Music for death favorite si il ne vous restait qu’un instant d’écoute avant de partir ?

Pierre Beloüin : Une explosion ou plus délicatement le simple bruit d’un briquet Zippo.

 

Propos recueillis par Emilien Baudelot et Philippe Franck