Fabien Zocco – Ecriture des flux

En résidence à Transcultures dans le cadre du projet MAP-Pépinières Européennes pour jeunes artistes, Fabien Zocco présentera « Threads » au Carré des arts à l’occasion de la Quinzaine Numérique et de l’exposition Vice Versa du 27 septembre au 16 octobre.

Plasticien et artiste numérique, Fabien Zocco crée des installations ouvertes et intelligentes, dont les processus autonomes s’appliquent au monde pour en exprimer la structure. Dans l’espace-temps délimité et conditionné par ses installations, les phénomènes visés se révèlent. Qu’il explore la matière, le virtuel ou l’écriture, c’est toujours avec poésie et pertinence que Fabien Zocco nous invite à reconsidérer ces notions.

Portrait d’artiste en sept mots.

FLUX

Marion Thévenot : Quelle inspiration trouves-tu dans les phénomènes de flux ?

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I am You

Fabien Zocco : C’est avant tout certaines qualités, formelles ou «matérielles», qui m’ont amené à m’intéresser aux flux d’informations : impermanence, instantanéité, caractère transitoire et pour ainsi dire «liquide», etc… Cela en faisait, pour moi, un «matériau» aux propriétés singulières, se prêtant très bien à l’élaboration de formes dans le cadre d’une démarche artistique.

Le rapport d’échelle que ces flux imposent m’intéresse également beaucoup, étant donné la masse pléthorique de données qu’ils véhiculent. Cet ordre de grandeur, totalement incommensurable, outrepasse la capacité de saisie d’information propre à l’humain. Les flux de données sont, de plus, aujourd’hui au coeur d’enjeux cruciaux, tant politique que sociétaux (l’actualité est là pour nous le rappeler, de Prism à Wikileaks, en passant par l’intérêt croissant pour le phénomène des big data…).

LITTÉRATURE

M.T. : James Joyce dans « Searching for Ulysses »(1), Jorge Luis Borgès dans « Aleph relatif »(2)… peux-tu expliciter l’utilisation du champ littéraire dans tes créations ?

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Searching for Ulysses

F.Z. : Si mes premiers projets privilégiaient la dimension sonore (qui reste encore très présente dans ma production actuelle), le rapport à la littérature, et plus généralement au texte ou à l’écrit, s’est progressivement imposé au centre de mes préoccupations. La littérature peut être pour moi pourvoyeuse de métaphores, qui prêtent des clés de lecture à une installation (c’est le cas quand je fais référence à Jorge Luis Borges pour l’Aleph relatif). Plus généralement, je suis assez fasciné par les processus d’écriture, les jeux de structuration du langage. D’ailleurs la plupart des auteurs qui m’intéressent en priorité ont beaucoup joué avec la langue, prise comme pur matériau. Joyce bien sûr, Perec ou Mallarmé également, parmi bien d’autres…

LANGAGE

M.T. : Tu traites la question du langage à de nombreux niveaux : du signe au code, de la littérature à la lecture par voix de synthèse… pourrais-tu expliquer ce qui a motivé cette recherche particulière sur le langage dans ta démarche ? dans Threads en particulier ?

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Planomenes

F.Z. : Je pense que cet intérêt porté au langage relève (en partie) du fait que, dans une large mesure, mes créations impliquent l’écriture de code informatique. Il y a bien sûr une grande différence entre l’exercice du code et l’écriture à visée littéraire, et plus généralement entre le «langage» destiné à une machine et le langage humain. Mais il m’a semblé intéressant, précisément, d’en arriver à confronter ces deux éléments, à considérer comment la logique opératoire propre au langage informatique pouvait «contaminer» le langage humain, le tordre. Threads s’inscrit totalement dans cette démarche.

MACHINE

M.T. : Les bots dans « Threads » et les voix synthétiques dans « conversation agent conversation » (3) semblent renvoyer en creux à la présence humaine. Pourrais-tu nous partager ton regard sur les rapports homme/machine ?

F.Z. : Threads repose en partie sur l’idée de «faire jouer» par des bots une situation de communication, en évacuant peu ou prou l’interaction humaine.

V

V

L’idée de laisser une dimension propre à l’humain (le langage, la voix, en l’occurrence) entre les «mains» d’une machine m’intéresse particulièrement. C’est d’ailleurs un thème largement véhiculé par la science-fiction depuis bien longtemps.

J’aime beaucoup, sur un plan sonore, l’artificialité qui se dégage des synthétiseurs vocaux, surtout les plus «cheap». Je trouve intéressant d’exploiter leur côté ambivalent, toujours à la fois ridicule mais aussi inquiétant, une sorte de caricature de l’humain qui reste néanmoins troublante. Je considère que la relation homme/machine se joue dans un aller/retour permanent.

Pour un projet en cours d’écriture, j’envisage d’ailleurs d’emprunter le chemin inverse à celui que j’utilise d’habitude : confier à des acteurs humains la diction de textes générés par ordinateur…

PROCESSING

M.T. : Tu travailles beaucoup avec le langage Processing, pourrais-tu en donner ta définition et l’expliquer ?

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Aleph Relatif

F.Z. : D’un point de vue technique, Processing est un peu tout cela à la un programme, un langage de programmation, un framework, une communauté… Ce qui, à mes yeux (comme pour beaucoup, j’imagine), en fait un environnement de développement particulièrement intéressant, ce sont sa polyvalence, sa souplesse intrinsèque et sa portabilité, caractéristiques du langage java dont il est dérivé. C’est ce qui m’a fait revenir à Processing après avoir migré un temps vers le C++ et Open Framework, plus puissants mais finalement moins adaptés à mes besoins.

J’utilise par ailleurs de plus en plus les langages orientés web (php ou javascript), en articulation avec Processing, compte tenu de la nature de mes différents projets «branchés» sur le réseau. Après il ne s’agit évidemment pas pour moi de définir ma démarche à partir d’une qualification technique propre à un langage de programmation ou autre, mais précisément d’ajuster le plus finement possible un moyen à une fin, et non l’inverse.

OPEN SOURCE

M.T. : Pourquoi avoir choisi un environnement open-source ?

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Newscore

F.Z. : Pour des raisons économiques évidentes, bien sûr, dans un premier temps. Et l’idée d’employer des «outils» en accès libre me semble effectivement intéressante, sur un plan, disons, plus politique ou idéologique. Qui plus est quand on voit les contraintes croissantes exercées par les firmes derrières les systèmes ou les langages propriétaires… Mais je ne suis pas non plus un militant hardcore en la matière, même si, une fois encore, je trouve intéressant de démocratiser tout type de «moyen de production», à destination de quiconque se donnera la peine de le prendre en main… C’est donc finalement plutôt l’aspect distribution libre de Processing qui me concerne, et pas tant l’accès aux codes sources.

TECHNOOLOGIE

M.T. : Ta pratique artistique t’a immergé dans le Web et dans la technologie. Comment cela change-t-il ton rapport à un monde qui devient de plus en plus obscur techniquement pour l’utilisateur lambda ? En retour comment cet obscurantisme (voulu et entretenu par les grandes firmes) influence-t-il ton art ou les messages et intentions que tu veux faire passer ?

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transpose

F.Z. : La technologie est bien sûr partout aujourd’hui. Partant de là, j’en suis venu (ce qui est loin d’être original) à directement utiliser des artefacts techniques pour, en tant qu’artiste, questionner cet état de fait. Que les usagers perçoivent les «nouvelles» technologies comme des boîtes noires me semble assez certain.

Cela soulève, je pense, un point fondamental. Pour le dire vite, les technologies nous touchent sur différents niveaux, dont l’intrication entraîne une certaine confusion : les artefacts technologiques modifient nos représentations du monde (en même temps que le monde lui-même) par leur réalité strictement technique (vitesse de communication, capacités de stockage/traitement de données, etc…). Mais ces artefacts induisent aussi de nouveaux usages sociaux, souvent manipulés par les groupes pourvoyeurs de ces technologies, et qui déterminent aussi de nouvelles représentations. Il y a une dialectique permanente entre la réalité technique d’une part, et sa banalisation d’autre part, accélérée par la pression marketing forcée de vendre une pseudo nouveauté continue pour maintenir la fièvre acheteuse.

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Threads

En ce qui me concerne, si je suis assez fasciné par la technologie et son potentiel, il y a toujours quelque chose d’un peu déceptif dans son usage, une sorte de tristesse, une fois le rêve réalisé, le jouet en main. C’est pourquoi les notions d’émerveillement, de spectaculaire ou même d’interactivité sont assez étrangères à mon travail afin de privilégier une mise en présence plus distanciée avec les processus esthétiques et conceptuels que je mets en œuvre. Mais ce sentiment ambivalent nourrit assurément mes productions, peut-être la recherche d’une poétique de la machine, des protocoles et des logiques que je convoque dans mes pièces ?

Propos recueillis par Marion Thévenot

 

(1) Searching For Ulysse reconstitue le Ulysse de James Joyce à travers twitter.

Le texte initial est lu automatiquement à raison d’un mot toutes les 25 secondes. A chaque nouveau mot lu, un programme recherche sur le réseau social le dernier message émis contenant le mot en question. Le tweet ainsi saisi vient s’afficher à la suite du précédent.

(2) Pour Aleph Relatif, un programme branché sur le net capte toutes sortes de messages (mails, requêtes google…). Ces messages sont vidéoprojetés sous leur forme encodée. Il n’en reste qu’une suite de symboles typographiques devenus indéchiffrables, affichés en continu et récités dans le même temps par un synthétiseur vocal.

(3) Conversationagentconversation présente un dialogue généré en continu par un logiciel. La machine répond à ses propres questions et ses réponses relancent de nouvelles questions. Les phrases constituant l’échange sont formulées à l’écrit sur l’écran ainsi que prononcées par deux voix synthétiques.