Mauro-Vitturini_Transcultures_City-Sonic-2013

Mauro Vitturini : la relation entre l’humanité et ses artifices

Mauro Vitturini est un jeune artiste italien itinérant. Il a créé plusieurs installations alliant les dimensions visuelle et sonore. Il a récemment développé une collaboration pour une performance avec Arnaud Eeckhout qu’il a rencontré à Mons pour la résidence M4m à Transcultures. Son oeuvre Tentative d’épuisement d’un lieu montois a été créée à La Médiathèque de Mons en Février 2013. Il a été invité à en montrer une version différente afin de contribuer à l’initiative européenne Park in progress (également dans le cadre de l’exposition Sounds in progress) associée au festival d’arts sonores City Sonic.

Transcultures: Comment définirais-tu ta recherche en tant qu’artiste sonore ?

Mauro Vitturini: Je ne sais toujours pas si le terme d’«artiste sonore» me convient vraiment. Je n’aime pas m’attribuer d’étiquette, rester cloisonné dans une discipline bien définie. Comme un grand artiste disait : «Je suis un souffle, je suis une respiration, n’est-ce pas assez? ». Quoi qu’il en soit, ma recherche est basée sur l’analyse de la perception de la réalité : mes travaux visent à créer un court-circuit de la connaissance individuelle et culturelle des choses, et à analyser la relation entre l’humanité et ses artifices. J’ai commencé à travailler avec le son principalement parce que j’aime vraiment sa prédisposition objective, qui s’approche d’une dimension archétypale. Le «subjectivisation» de l’événement se produit juste après l’interaction. Le son est un mouvement de la matière, et il existe seulement s’il y a matière à interagir avec. C’est un aspect très «physique» du son, ce qui fait qu’il est communément perçu comme une présence invisible et assumée. Le son modifie l’espace dans lequel il se propage, mais d’une manière temporaire : juste au moment où il arrive. C’est l’un des aspects du son que j’aime le plus. Beaucoup de mes travaux sont liés à la chance, une chance qui a besoin d’un temps et un lieu, car en dehors d’eux, le son n’existe pas. 

 

 

Transcultures: C’est la deuxième fois cette année que tu participes à un événement en Belgique après ta période de résidence M4m (M for Mobily – Programme européen) à Transcultures, à Mons. Quels sont tes liens avec ce pays, trouves-tu ici une inspiration particulière (par rapport à Rome d’où tu viens ou à Londres où tu as également vécu )?

Mauro Vitturini: J’ai aimé la Belgique tout de suite. La première fois que je suis allé à Mons pour la résidence, je vivais à Londres depuis quelques mois, mais je me souviens que j’ai commencé à penser à déménager là-bas. Rome est une belle ville, mais elle ne pourra jamais être aussi stimulante et culturellement intéressante, en termes d’avant-garde, que d’autres pays européens : l’italien moyen est trop occupé à se plaindre, à réhabiliter les anciennes vieilles mauvaises politiques et à cirer les peintures anciennes et les vieux monuments … et en fait, ils ne sont même pas bon à prendre soin d’eux. Il ya de bons artistes à Rome, mais je crains que si certains d’entre eux ne commencent pas à « voir en dehors de la boîte», ils vont perdre leur force et leur potentiel. Tout le monde devrait vivre à l’étranger, même pour une courte période. Il ya beaucoup d’endroits agréables où vivre, pourquoi devrions-nous nous limiter? Je ne crois pas dans les racines. Je pense que nous sommes des citoyens du monde, et nous avons juste besoin de trouver, de temps en temps, le meilleur endroit pour vivre, travailler et profiter de la vie. Londres est une grande ville, mais mon prochain arrêt est à Bruxelles.

 

 

Transcultures: Grâce à la résidence M4m début 2013, tu as débuté une collaboration avec l’artiste montois Arnaud Eeckhout ,avec qui tu as effectué une performance à Prague et à Rome… peux-tu nous en dire plus à ce sujet?

Mauro Vitturini: J’aime beaucoup Arnaud, à la fois la personne et l’artiste. Durant la résidence M4m nous avons eu la chance d’échanger des idées et des points de vue, et nous entrons chacun dans les œuvres de l’autre. Peu à peu, nous avons découvert que nous avions les mêmes centres d’intérêts, et quand nous avons eu la chance de travailler ensemble à Prague et à Rome, nous nous sommes trouvés si productifs que nous avons pensé à nous déplacer dans la même ville et louer un studio ensemble. J’espère que cela va se produire, je suis sûr que ce serait vraiment incroyable et stimulant.

Transcultures: Peux-tu expliquer la genèse du projet «Tentative d’épuisement d’un lieu montois » et le présenter? Quel a été ton processus de création sur ce projet? A quel genre de contraintes ou de difficultés as-tu dû faire face?

Mauro Vitturini: Composée de trois parties, l’installation que j’ai fait pour la résidence M4m présente une étude sur Mons par le moyen du son et sur le son lui-même. La première partie de l’installation est composée de tubes de plexiglas, pendant du plafond, et propageant des enregistrements de quelques promenades autour de lieux «définis», de chemins, de propriétés et de quartiers de Mons. Les enregistrements ont été pris en plaçant des microphones près des pieds des passants afin d’obtenir le son des pas. Chaque parcours a été fait avec un rythme différent, donc à la fin, les pas sont ressentis comme des métronomes dans le flux continu de la vie quotidienne. La seconde partie est constituée par des haut-parleurs fait main, qui propagent une composition musicale cacophonique. Chaque haut-parleur diffuse un son différent, et chaque son fait partie d’une partition unique, obtenue par l’un des « enregistrements de la ville ». Enfin, une oeuvre photographique imprimée de 7 mètres de long représente la matière sonore à travers le langage. Elle a été réalisée à partir d’une série d’instantanés rapides, pris lors de la prononciation d’une phrase, qui peut avoir deux significations différentes. Dans le langage écrit, les significations se distinguent nettement, mais dans la langue parlée, le son est le même. Ces travaux portent sur la matière conceptuelle de «frontières» et sur le son en tant qu’adhésion entre les dimensions conscientes et inconscientes : le son participe à la définition des choses, sans imposer un point de vue personnel, laissant donc les auditeurs libres de jouir de leur propre imagination, stimulée par une manière différente de percevoir les choses. Pour être honnête, je ne me souviens pas d’avoir rencontré des contraintes ou difficultés spécifiques. Transcultures et tout son personnel était vraiment efficace, et l’environnement était vraiment sympathique.

 

Transcultures: Pourquoi as-tu choisi un titre adapté d’un livre écrit par le célèbre écrivain français Georges Perec?

Mauro Vitturini : Je venais de terminer ce livre quand je suis arrivé à Mons, Tentative d’épuisement d’un lieu parisien, et j’étais vraiment immergé dans l’univers de Perec, son esprit et ses jeux de langage. J’ai trouvé cela vraiment stimulant pour mes propres recherches. Ce que j’ai fait, à certains égards, était une tentative d’«épuisement» de Mons, en essayant de regarder les choses avec un autre regard. J’ai travaillé sur différents projets mais à la fin, j’ai dû n’en retenir que quelques-uns à cause du temps, des fonds et du lieu. Et c’est mieux de cette façon : less is more.

Transcultures: Quels liens fais-tu entre la dimension visuelle et l’approche sonore dans tes œuvres? Comment se complètent-ils?

Mauro Vitturini: Ils doivent absolument se compléter mutuellement. Je crois au potentiel des arts visuels, mais je ne crois pas aux objets, aux œuvres ou à tout ce qui, en paraphrasant un grand homme, «laisse le marché se déchaîner ». C’est l’une des raisons pour laquelle j’ai commencé à m’impliquer dans le son. Mais je ne me suis pas trop intéressé à la musique expérimentale, et je pense que cette dernière est souvent confondue avec l’art sonore. Ou peut-être que j’ai une idée différente de ce que l’art sonore devrait être. J’aime faire de la « musique », mais c’est juste … trop facile pour moi, c’est comme regarder une peinture de l’expressionnisme abstrait, ou pire quand certains jeunes peintres font semblant d’être artiste juste pour faire la même chose que les années 30, 50, 70… mais d’une manière différente. Ne vous méprenez pas, j’aime tout ces genres d’«arts»: c’est juste que je n’arrive pas à les trouver aussi intéressants que l’art avant-gardiste, l’art de la recherche, et tout ce qui n’est pas seulement de la satisfaction émotionnelle.

Transcultures: Peux-tu citer deux ou trois œuvres / projets ou artistes dont tu te sens proche aujourd’hui, au niveau des idées qu’ils véhiculent ou des projets qu’ils réalisent ?

Mauro Vitturini: Catern Nicolai, Pe Lang, Bruce Nauman … Je ne sais pas, je ne suis pas bon quand il s’agit de faire des sélections ! Faisons-le avec les trois premières œuvres qui me viennent à l’esprit.

Transcultures : Quels sont tes prochains projets ? Quelle (nouvelle) direction aimerais-tu développer ?

Mauro Vitturini: Mon prochain projet est de m’installer à Bruxelles et de développer mon français, rencontrer de nouvelles personnes, découvrir de nouveaux compagnons d’échecs et goûter de nouvelles bières. N’est-ce pas assez?

Propos recueillis par Pauline Maillet pour City Sonic 2013

Posté le août 28th, 2013 par transcultures.

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