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Philippe Franck, directeur du festival City Sonic #11 : focus jeune création européenne

Fondateur de Transcultures (en 1996), Centre des cultures numériques et initiateur du festival des arts sonores City Sonic (en 2003), tous deux installés à Mons et rayonnant à l’étranger, Philippe Franck répond à nos questions sur cette onzième édition. Axé sur les « émergences sonores » (découvertes et jeunes talents), le festival 2013 privilégie encore d’avantage la création in situ en accueillant la septième édition du projet européen Park in progress initié par les Pépinières européennes pour jeunes artistes, réseau international dont Transcultures fait également partie. D’autres projets soutenus par l’Union Européenne (Espace(s) Son(s) Hainaut(s) et Nomade, tous deux transfrontaliers) liés au manège.mons, co-producteur de City Sonic avec Transcultures, ainsi que des échanges internationaux (dont Les Transatlantiques avec le Québec) contribuent à faire de cette édition un creuset de créativité multi sonore.

Transcultures : Une question de définition, mais aussi de positionnement : que signifie pour toi le terme « art sonore » ? Quelles sont ses spécificités ?

Philippe Franck : Ma conception du « sound art » est plurielle et non figée ; je préfère d’ailleurs parler des arts sonores plutôt qu’un hypothétique « art sonore » (comme parler au singulier de l’art numérique me dérange, comme si il n’y avait qu’une entrée et qu’une sortie possible pour ces champs là).

Le son travaillé comme matériau principal (sans s’interdire des interactions avec d’autres médiums), au-delà de la musique (qui est bien sur un des grands champs du sonore mais pas le seul). C’est à partir de ce champ exploratoire, ouvert vers d’autres inconnues (et les technologies numériques n’arrêtent pas de nous en amener) que j’ai conçu et continue de développer le festival City Sonic.

Transcultures : En quoi les « arts sonores  » différent-t-il de la « musique » ? En quoi un festival d’art sonore se différencie-t-il d’un festival de musique ? En quoi un artiste sonore serait-il différent d’un musicien ?

Ph. F. : Certaines grandes avancées de la musique du XXème siècle ont permis d’explorer le son en tant que tel et pas seulement l’agencement musical, c’est un des grands apports de Schaeffer, Scelsi, Cage, Ferrari, La Monte Young, Kupper, Xenakis, Stockhausen et d’autres aventuriers du son souvent déconsidérés par leurs contemporains avant d’être sacralisés, pour certains, bien plus tard.

La notion d’art sonore est relativement récente (années 80) et se définir comme tel n’est pas toujours évident. De manière générale, vous l’aurez compris, je n’aime pas les étiquettes, trop réductrices mais il faut aussi pouvoir faire des distinctions. Un artiste sonore n’est donc pas nécessairement un musicien (et vice versa) mais, pour reprendre une expression un peu obsolète mais avec une belle image, un « sculpteur sonore », un « plasticien sonore » ou encore un « poète sonore ».

La dimension spatiale est essentielle (à noter que la « spatialisation » des œuvres musicales notamment via l’électro-acoustique est maintenant affaire courante et que le son y est bien plus voyageur et textural, c’est vrai aussi pour certaines musiques électroniques dites plus « expérimentales ») mais aussi celle de matière, et ça bouscule forcément la notion de grammaire, syntaxe, notation… et autres codes musicaux figés, qui sont du coup obligés de s’ouvrir et de se réinventer.

Transcultures : Pourrais-tu nous citer quelques publications incontournables pour aborder les arts sonores?

Ph.F : Les arts sonores manquent encore d’outils critiques, surtout en français. Je citerai d’emblée le livre Sound Art du musicien Alan Licht, Planètes sonores de mon ami/essayiste français Alexandre Castant (plus sur la création radiophonique et le cinéma), également enseignant à l’Ecole d’Art de Bourge avec laquelle nous collaborons régulièrement. Ocean of sound de David Toop est aussi une stimulante première ouverture surtout pour les décloisonnements et les rapprochements entre des musiques différentes. Il y a aussi des livres allemands remarquables sur des grands artistes tels Christina Kubisch, Robin Minard, Hans Peter Kuhn, Rolf Julius… sur le versant nord-américain, il y a des catalogues ou publications inspirées de Christian Marclay, La Monte Young, Steve Roden… En France, la collection dirigée par Yvan Etienne aux Presses du réel fait de l’excellent travail avec des traductions mais aussi des essais de première main sans oublier les livres d’artistes tels Dominique Petitgand, Pascal Broccholici (pour lequel j’ai coordonné aux éditions Monografik, Surfaces de propagation, en 2007) Pierre Belouin (son label et sa revue Optical Sound) ou encore Jérôme Poret (avec lesquels nous avons travaillé). 

Relire les écrits de Cage, Schaeffer, Ferrari… mais aussi de William Burroughs (Electronic revolution) ou d’Henri Chopin (Poésie sonore) pour les mots-sons font toujours du bien aussi pour les oreilles curieuses. J’espère contribuer aussi (jamais assez) à ce corpus in progress via des articles que j’écris régulièrement et nous préparons pour 2024 un livre sur l’expérience City Sonic avec des témoignages d’artistes et des essais d’Anne-Laure Chamboissier, Jean-Paul Dessy et moi même.

Et n’oublions pas le blog très complet desartsonnants, animé par un passionné du son, Gilles Mallatray (à qui nous confions cette année la coordination de la Sonic Radio, la radio en ligne de City Sonic). A noter que le site du festival City Sonic est également devenu un média à par entière début 2013, puisque hors festival, il accueille maintenant un portail international des arts sonores avec une multitude de sources et de flux d’informations du monde entier.

Transcultures : 2003 > 2013… 10 ans de festival, 11 éditions. Pourrais-tu dresser un rapide bilan ? Comment City Sonic se positionne-t-il par rapport à d’autres manifestations du même type ?

Ph. F. : Nous n’avons pas arrêté de nous adapter, d’apprendre (avec cette dimension in situ et espace urbain/public qui est toujours contraignante mais apporte aussi un côté magique que n’a pas le « white cube » certes souvent plus confortable), d’avancer malgré de nombreux écueils (malgré la longévité de la manifestation et la reconnaissance acquise, c’est encore dur, peut être même parfois plus dur qu’au temps des débuts -plus « insouciants »-, de réunir les moyens pour proposer une manifestation de qualité), mais aussi d’affirmer avec toutes ces « bruits » artistiques, ces flux, ces parcours, ces liens, ces matières audio autres…une différence, une singularité, une altérité jamais pour autant – en tout cas je l’espère – détachée du souci du visiteur-auditeur-acteur.

A l’heure de la société de l’hyper spectacle (relire le sulfureux Guy Debord plus de 40 ans après comme une description quasi objective de notre culture-consommation), City Sonic tente de faire entendre sa voix, dans l’intime plutôt que l’accroche-tout et surtout avec une poésie qui nous distancie d’une programmation interchangeable, comme on peut en voir (et ce y compris dans le domaine des arts contemporains ou encore des cultures numériques). Il y a, encore à ce jour, trop peu de manifestations dédiées au son, ce champ certes ouvert, mais quand même bien identifié et qui pourtant nous parle terriblement.

Transcultures : Quels sont les projets/expériences fédératrices made in City Sonic qui sont devenus autonome ?

Ph. F. : Je pense que les Sonic Kids, ateliers d’initiation aux pratiques sonores (et ce de manière très concrète) pour le jeune public (et maintenant aussi pour certains publics dits à « problèmes ») donné par des artistes d’horizons différents, ont réussi à s’implanter à l’année, tant chez nous que dans le Nord de la France (notamment via la plate-forme des musiques innovantes Espace(s) Son(s) Hainaut(s) auxquels nous participons depuis son lancement en 2012).

Autre événement labellisé City Sonic qui fonctionne bien depuis quelques années maintenant : la Sonic Garden Party avec des performances proposées dans des jardins privés qui nous ouvrent leurs portes juste pour cet événement aussi convivial dans l’approche que parfois pointu dans la programmation (même si j’y met aussi une bonne dose de ludique).

J’aime bien aussi des séries plus récentes, comme les « Partages d’écoute » (une mélomane commente une play liste sur un sujet précis) ou encore le « Sonic Lab » initié aussi dans le cadre de Espace(s) Son(s) Hainaut(s) avec des petites formes musicales innovantes alliant la dimension recherche à des écritures audio-numériques qui se donnent à entendre.

Transcultures : Peux-tu nous parler du « label » City Sonic dont les productions s’exportent régulièrement tant en Belgique qu’à l’étranger ?

Ph.F : Cette dimension diffusion est pour nous essentielle. Elle permet d’une part aux projets artistiques d’avoir une vie prolongée, une plus grande visibilité, parfois de trouver d’autres co-productions, opportunités et moyens (également pour nous qui en avons besoin à l’année). Je voudrais la développer encore d’avantage car le label « City Sonic » passe de mieux en mieux (nous bénéficions aussi d’une certaine mode pour les manifestations dans l’espace public d’une part et d’autre part pour le son auxquels s’intéressent de plus en plus d’institutions sans parfois savoir par quel bout le prendre), et ce dans des circuits très différents.

A noter que cette année, nous présentons « Les Transatlantiques (long courrier) » avec nos partenaires de Rhizome Productions (Québec, structure littérature/interdisciplinarité avec laquelle nous avons plusieurs projets) des performances réunissant des artistes audio et des poètes/performers belges et québécois qui ont été inaugurée en mars 2013 au Mois de la Poésie à Québec et dont City Sonic présentera, dans la Sonic Garden Party, le deuxième volet avant de sortir un disque (sur notre label Transonic, dédié aux sons autres) reprenant le meilleur de ces créations singulières. C’est un exemple de collaboration internationale (il y en a eu bien d’autres) qui permet à des artistes de nous soutenons de voyager mais aussi de trouver des co-résidences, co-productions ou encore des co-publications qui n’auraient pu existé sans ce mode « échangiste » qui nous privilégions chaque fois que cela fait sens.

waves – Daniel Palacios @ City Sonic 2013

Transcultures : Cette année l’ouverture de City Sonic est associé étroitement au projet Park in Progress avec une « Nuit Européenne de la jeune création », comment ces deux projets sont-ils liés ?

Ph.F : Park in progress est un projet européen initié par les Pépinières européennes pour jeunes artistes et qui permet à une sélection d’artistes (jeunes pour la plupart) issus de différentes disciplines et de professionnels de la culture d’avoir un temps de résidence sur un espace vert dans un parc ou dans la ville pour y créer lors d’une « Nuit de la jeune création », une performance, une installation, une projection… présentée au public lors d’un parcours noctambule. Ces dimensions « in situ », collaborative (les artistes peuvent aussi créer de nouvelles choses ensemble, au-delà de leur projet initial) et itinérante ont une résidence évidente avec la démarche de City Sonic. Après l’édition assez lourde et multi-ville (Mons, Bruxelles, Huy et aussi plusieurs lieux de patrimoine en Oise) de les 10 ans du festival, nous sentions le besoin de partir vers de nouveaux horizons, de défricher plus avant vers les jeunes talents ou les nouveaux projets ; l’association avec Park in progress dont Transcultures (via les Pépinières européennes pour jeunes artistes) est un des co-organisateurs, était donc une belle occasion de se donner une nouveau souffle clairement orienté « émergences indisciplinaires ».

Nous avons cette année à Mons rien que pour Park in progress, 21 artistes en résidence sur le site des anciens Abattoirs et ce pendant une semaine avant la Nuit européenne de la jeune création. Je ne voudrai pas en mettre un plutôt qu’un autre en avant, car très franchement je suis curieux de tous et aussi de ce qu’ils vont, pour certains, créer ensemble, ce qui est une particularité de Park in progress. A noter que nous avons divisé en deux notre participation à ce projet européen qui va passer après le domaine de Saint-Cloud, Pannonhalma en Hongrie et Notthingam les années précédentes aussi par Berlin, Chypre et Luxembourg et que Mons accueillera une autre édition de Park in progress en septembre 2014 qui sera précédé d’un appel à projet international comme nous l’avons fait avec succès cette année.

A noter également que City Sonic est aussi associé, en ce qui concerne les productions propres au manège.mons, à deux autres projets européens Interreg, Nomade et Espace(s) Son(s) Hainaut(s). L’un est une plate-forme pour les musiques innovantes réunissant le manège.mons, le Phénix (scène nationale de Valenciennes) et Art Zoyd, très active et présente dans le festival (installations, Sonic Lab, Sonic Garden Party). L’autre, Nomade, privilégie la mobilité et la sensibilisation aux nouvelles pratiques de part et d’autre de la frontière et présente dans son « bus nomade « installé sur la Grand’Place de Mons des DJ sets aventureux (Elephant Power, Next Baxter), animations et rencontres avec les artistes et concepteurs d’installations audio-numériques à la Salle Saint-George. Cette édition est donc irriguée par ces trois projets européens qui conservent chacun leur identité, leur approche et leurs objectifs.

Transcultures : Pourquoi Transcultures s’est-il investit dans un projet comme les Pépinières Européennes pour jeunes artistes, un réseau qui regroupe une trentaine de pays et une bonne centaine d’opérateurs internationaux ?

Ph.F : Transcultures ne peut que se sentir naturellement très proche de l’esprit des Pépinières européennes, d’ailleurs assez pionnier (cette initiative a démarré en 1992 et n’a pas arrêté de grandir), qui privilégie la mobilité des artistes contemporains toute discipline confondue mais aussi la dimension collaborative (à un niveau international mais aussi local) et œuvre très concrètement pour la professionnalisation des jeunes créateurs.

Nous sommes devenus officiellement coordinateur pour la Fédération Wallonie-Bruxelles en 2010 (reprenant le rôle joué auparavant par la Ville de Mons) et cela nous a permis d’offrir un temps de travail (3 mois de résidence avant de présenter une création au public) dans de bonnes conditions logistiques et financières à des artistes intéressants qui travaillent dans les champs numériques et sonores qui sont les nôtres (la commissaire-conceptrice arts sonores/vidéo sino-canadienne Ashley Wong, l’artiste numérique français Damien Bourniquel et cette année, la compositrice et artiste multimédiatique québecoise Sonia Paço-Rocchia dont on retrouve l’installation Hélix dans Park in progress/City Sonic).

C’est aussi via le réseau Pépinières que nous avons été co-organisateur du projet européen « M4m (M for mobility) » (plusieurs résidences, créations – pour nous numériques – se terminant par un forum à Prague présentant les différentes créations issues du projet en avril 2013 organisé par le chef de fil Tanec Praha) et que nous participons à l’aventure Park in progress.

Transcultures : Tout le monde s’affaire déjà pour Mons2015 Capitale de la Culture, qu’en est-il de Transcultures et plus particulièrement de l’édition 2015 du festival City Sonic ?

Ph.F : C’est encore en discussion avec les responsables de la Fondation Mons2015, donc je ne voudrais pas trop m’avancer avant 2014, mais je peux déjà vous dire que les dimension urbaine, nomade et internationaliste seront encore plus mise en avant. Et puis Transcultures aura aussi de belles collaborations avec Musiques Nouvelles/le manège.mons (notamment dans son nouveau bâtiment Arsonic, dédié aux musiques contemporaines ouvertes, qui devrait ouvrir début 2015) et d’autres projets plus orientés cultures numériques qui devraient nous permettre de continuer à redéfinir et développer cet organisme « in progress » et rhyzomatique qu’est Transcultures.

Propos recueillis par Jacques Urbanska pour City Sonic 2013

Posté le septembre 2nd, 2013 par transcultures.

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