Charles Pennequin – Spectacle acté, spectacle troué (interview)

Charles Pennequin – Spectacle acté, spectacle troué (interview)
26 septembre 2015 Jacques_CS2015

A 38 ans, Charles Pennequin gendarme dans le Nord-Pas-de-Calais est devenu « poète debout », sonnant mais non trébuchant après avoir rencontré les auteurs remueurs de neurones Christian Prigent et Bernard Heidsieck. Depuis, il a développé une œuvre prolixe rapidement identifiée (plusieurs livres chez POL dont La ville est un trou, Comprendre la vie et bientôt Les Exozomes… mais aussi une kyrielle de jolis ouvrages chez d’autres éditeurs ; des disques, dont le dernier en date Causer la France en public avec son compère guitariste Jean-François Pauvros ; des dessins et des vidéos home made). Il s’est également produit dans de très nombreux événements référents ou émergents, lieux grands et petits.

Ecouter et voir Charles Pennequin est toujours une expérience jouissive, puissante et revigorante. On se souvient de sa performance pour la Sonic Garden Party à City Sonic 2012 où il haranguait, avec un mégaphone, les visiteurs dans la rue pour les attirer dans un grand jardin privé devenu un théâtre d’opération alliant une énergie brute à un contrôle rythmique et un humour désopilant tout aussi bien envoyé.

 

 

Pour cette édition 2015, City Sonic a proposé à l’auteur de Trouer la bouche, d’être le sujet d’une installation vidéo intitulée Spectacle à partir de trois textes déboulonnant, à partir de différents angles (le créateur, le public, le monde du spectacle) cette notion. Explications sans détours ni retouches.

Interview

Vous avez répondu cet été, à une commande de City Sonic pour réaliser une installation vidéo, créée à Mons, au nouveau Musée du Doudou, pour le festival City Sonic, autour de la notion de spectacle à partir de trois de vos textes dont un nouveau qui part du public ? Qu’est-ce que cette notion de spectacle vous inspire aujourd’hui ?

Charles Pennequin : Je me pose beaucoup la question de la représentation : qu’est-ce qui fait qu’on sort difficilement du spectacle ? C’est en fait sociétal ; on est prédestiné à être spectateur toute notre vie, dès la naissance quasiment, et donc comme je me considère un tant soi peu poète actant, comme j’ai parfois l’irrépressible besoin de prendre un dictaphone, un mégaphone, un téléphone ou un livre ou quelque chose pour performer dans la vie de tous les jours, je me pose la question du pourquoi du spectacle : à quoi ça sert d’être enfermé dans une pièce pour voir quelque chose ? Qu’est-ce que ça fait, par rapport au fait par exemple d’être seul à lire ou à écouter une œuvre ? Pourquoi faut-il qu’il y ait cette « société du spectacle » dans laquelle on nous convoque pour voir, entendre, sentir l’art en groupe.

Je n’ai rien contre le lien social fait à partir d’une œuvre mais j’ai souvent la sensation que l’art, comme il est véhiculé, est souvent fait de manière transcendante, il y a le créateur et ses sujets qui sont les spectateurs de l’œuvre. Le spectateur est-il toujours ainsi ? Et l’actant est-il toujours sur scène ? Non. Il y a comme ça une petite tromperie qui n’est pas inintéressante pourvu que le spectateur ait l’impression d’être aussi un actant quelque part et non qu’il soit passivement devant un écran ou devant un spectacle où on ne lui demandera pas de donner quelque chose de lui-même.

 

Quelle est votre vision du créateur, du public et du monde du spectacle qui sont aussi les titres des textes que vous avez interprété pour cette création à City Sonic ?

Le créateur pour moi c’est l’auteur, celui qui représente les bouquins et les œuvres qui sont sortis de lui, mais est-il toujours à la hauteur de l’œuvre en question ; l’auteur n’est-il pas celui qui se présente lorsque l’écrit s’est tu, lorsque la pensée s’est arrêtée ?

Le public, c’est la question pour moi essentielle d’être le public de tout sauf de soi-même. C’est rare quand on est à soi-même ; c’est dans les moments où l’être existe enfin et la trace de ce moment d’existence en lui c’est par exemple pour moi un moment d’écriture, d’improvisation. Le monde du spectacle, j’ai eu envie d’écrire là-dessus mais pour en rire au départ et puis pour me demander si le faux dans le spectacle était un vrai faux et si le vrai sonnait pas trop vrai, la fonction du spectacle, c’est de faire tout sonner, dans le sens du klaxonne ; on fait klaxonner le faux et le vrai et pourtant tout le monde y croit.

Guy Debord dans La société du spectacle, écrivait, en 1967, « L’aliénation du spectateur au profit de l’objet contemplé s’exprime ainsi : plus il contemple, moins il vit ; plus il accepte de se reconnaître dans les images dominantes du besoin, moins il comprend sa propre existence et son propre désir… C’est pourquoi le spectateur ne se sent chez lui nulle part, car le spectacle est partout. » Qu’en pensez- vous aujourd’hui ?

Oui Debord parle des images dominantes du capitalisme et c’est encore plus vrai ce qu’il dit aujourd’hui qu’à l’époque. Le spectateur, chez lui, dans un chez-lui télévisé, « internétisé », globalisé, etcete-ratisé, devrait penser la mort. La mort c’est ce qui nous fait travailler, c’est lourd à porter la mort et penser la mort de la télé depuis son canapé, c’est-à-dire lui couper la parole, lui couper le sifflet par son propre souffle vivant c’est ça qu’il faut faire, pour moi c’est dommage que Debord ne semble jamais se voir dans le jeu de dupes, car à parler ainsi on fabrique des religions, des philosophies bâties comme des églises avec des prédicateurs qui encore aujourd’hui prennent le spectateur de haut.

Il semblerait qu’il y a d’un côté, l’art savant et de l’autre, la marée noire des abrutis incultes qui sont dupes du spectacle mondialisé capitaliste. Pourtant dans l’art, il y a quelque chose de figé, dans la pensée aussi, dans la vie de ceux qui se disent vivre, il y a parfois des fixités qui m’inquiètent ; le théâtre est loin du jeu capitaliste parfois et pourtant ça ne me dit rien de le côtoyer. Et non plus ceux qui font la morale dans la philosophie en ignorant que Debord, avant toute chose a été un vrai artiste et que c’est le résultat de son art qui l’a poussé à penser le spectacle.

Pour moi, je crois que la solution que j’avais trouvé avec des amis pour contourner l’art et ses modes habituels de représentions c’était de faire l’armée noire. Tout le monde bosse, tout le monde rigole, les enfants font de la sérigraphies, les parents écrivent sur les murs, les carnavaleux jouent de la musique, les poètes lisent, les gens dans les voitures font des équipes dans les bouchon, les gens des quartiers font des gazettes avec nous, les maraîchers appellent la police pour le bruit, tout le monde joue dans le même film qui passe en direct dans notre vie.

Vous réalisez vous même de courtes vidéos où vous vous mettez en scène. A quelle envie cela correspond-t-il ? Comment cela complète-t-il vos écrits et performances ?

C’est lié au fait qu’une pensée tourne et j’en fais quelque chose ; ça peut être quelque chose qui m’obsède ou une situation où ça coince dans la vie, par exemple j’ai fait l’improvisation « Tu m’aimes pu », au dictaphone un moment où j’étais dans une grande déception amoureuse. Au lieu de pleurer sur mon sort, j’ai joué avec le langage comme on joue à la flute et il est sorti une œuvre drôle et en même temps tragique. J’aime beaucoup le tragi-comique.

Alors souvent il y a comme ça des choses qui me travaillent, par exemple le souvenir, se souvenir de quelque chose, qu’est-ce que c’est que d’avoir des souvenirs ? Je fais une improvisation dans ma voiture ; ça sort d’un coup. Le rythme est bon ; la pensée sort ainsi dans la bouche et la bouche pense la pensée en lui donnant des rythmes, des respirations. Elle repense intégralement la pensée ce qui est je trouve complètement dingue, car souvent, je peux essayer de refaire cela ça sera toujours moins bon, et cette improvisation peut aussi se retrouver par écrit, dans un texte, ça sera autre chose, ça passe par les doigts sur le clavier cette fois, et si c’est écrit à la main c’est encore très différent, mais j’ai du mal à écrire à la main aujourd’hui, je ne vais pas assez vite pour capter correctement tout ce qui me traverse ; du coup c’est illisible, mais parfois je retrouve ainsi des choses qui sortent des carnets et qui me parlent de ce que je suis en train de penser.

Tout se recoupe dans l’actuel et forme un livre ; c’est un peu magique.

Vous enregistrez aussi vos propres textes, parfois avec des emprunts musicaux comme dans le titre « Super Mollo (Rien neu presse) » qui figure sur la nouvelle compilation City Sonic 2015 (chez Transonic). Comment procédez-vous ? Comment est-ce que la musique, le rock plus particulièrement, vous motive ?

Oui j’aime le rythme du rock et puis j’aime de plus en plus enregistrer des sons, chose que je ne faisais pas avant, et il y a comme ça des textes qui collent bien à des rythmes. J’ai, par exemple, utilisé Shellac avecc des sons de répondeurs, ça fonctionnait très bien. Un jour, j’ai improvisé dans ma voiture avec une cassette de The Ex dans l’auto-radio, après j’ai prétendu avoir joué avec The Ex, mais c’était juste dans ma voiture, je disais qu’il y avait un batteur qui ne voulait plus battre, il était un batteur qui voulait connaître son intimité, il voulait s’approcher de son intimité qui était une sorte de moteur, il n’y avait plus que ça qui l’intéressait.

 

 

En fait parfois c’est du pif, j’écoute un son wav sur un lecteur, un son mp3 sur un autre, les choses se mélangent par accident, par exemple j’écoute sur Facebook un truc et le lecteur Apple se déclenche et je me dis : ça c’est bien ! Je l’ai fait dernièrement pour un poète. Là tout récemment, j’ai aussi collé un texte sur des sons de Pierre Berthet (qui a participé à City Sonic 2004 – NDLR) qui fait des installations dans la nature où on entend des gouttes d’eau tomber sur des boites en fer ou des minuscules tambours.

 

Quelles sont les artistes (audio ou pas) qui vous ont marqué et en quoi ?

Duchamp avec son côté littéraire, les jeux de mots, je voulais faire comme lui, je faisais des blocs post-it où sur chacun on trouvait une phrase de l’artiste ou une des miennes, puis j’ai fait des boites avec des textes et des collages, ça c’était bien avant que je sache qu’il existait des poètes vivants. Puis Antonin Artaud, la lecture d’Artaud a été un vrai choc comme on dit, en tout cas une sensation physique, toute sa langue était hors du livre, j’avais des visions de sa langue qui se hérissait hors des pages.

Beckett m’a beaucoup marqué, L’Innommable par exemple. Christian Prigent et ses textes sonores, ses poèmes, son roman Commencement ou Peep Show. Bernard Heidsieck aussi, Carrefour de la chaussée d’Antin par exemple. Un jour, je lui ai dit que je l’écoutais dans la voiture car j’allais souvent à ma maison de la Pointe du Raz, je repassais en boucle depuis Paris le Carrefour et il était très étonné, voire peut être offusqué. Ensuite, il y a plein d’auteurs, Charles Péguy en est un des principaux, je pense qu’il faut aujourd’hui relire Péguy, déjà en lisant ce que j’en écris dans Charles Péguy dans nos lignes, aux éditions de l’Atelier de l’Agneau en 2014.

Votre écriture ainsi que votre expression orale jouent de la répétition -et en cela, est déjà très musicale- pour nous emmener, nous singer ou nous dérouter aussi…est-ce chez vous, un processus stylistique pour dire plus avec peu, ou une forme d’obsession, de motif « schizoccontempo »…?

Disons que j’aimerais dans la phrase creuser toutes les possibilités qu’offre tel ou tel sens, mais sans non plus en faire une figure de style. Que ça dise des choses, mais le rythme ainsi dans une presque répétition mais qui avance, change, je trouve que c’est nécessaire car c’est un peu comme ça qu’on parle quand même, on a besoin de répéter les choses en les lançant dans l’espace, voir comment ça résonne ce qu’on dit, comment le sens fait trembler l’air. On est des jouisseurs du langage, il ne faut pas l’oublier.

Propos recueillis par Emilien Baudelot et Philippe Franck
Transcultures – septembre 2015